Amandine Dhée – La femme brouillon **

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Folio – novembre 2018 – 144 pages

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Ce court roman nous offre le témoignage d’une jeune femme qui attend un enfant. Qui se retrouve enceinte sans vraiment s’y attendre. Et qui se sent complètement à côté de la plaque – « Moi je pourrais être mère, avoir un enfant ? » Quand certaines écoutent, émues aux larmes, les battements de cœur de leur bébé pendant la première échographie, cette femme pense à Alien.

Avant même de tomber enceinte et de devenir mère, la femme lézard – comme elle aime s’appeler – a en horreur cette image de la mère parfaite et pure. Devenir mère n’est pas le destin d’une femme et elle le revendique haut et fort. Elle n’a pas attendu la maternité pour donner un sens à sa vie.

La jeune femme raconte son quotidien de femme enceinte – transports, regards des autres, commentaires sexistes, déplacés – tout en s’attachant à déconstruire le mythe et les diktats de la mère parfaite. « Je décapite la mère parfaite qui menace en moi. » 

Un récit qui décomplexe énormément, au ton révolté et féministe, et aux réflexions souvent justes, que j’ai pris plaisir à lire et dans lequel je me suis reconnue, parfois.

Je n’ai cependant pas adhéré à tous ses propos, notamment lorsqu’elle aborde l’éducation bienveillante ; elle juge ce discours moralisant, comme si les parents qui adoptent et revendiquent l’éducation positive étaient des donneurs de leçons, des parents parfaits : alors que c’est tout le contraire, c’est une remise en question incessante, c’est dire « je suis imparfait mais j’essaye de faire au mieux »…

Quant aux mots de la fin, ils résonnent avec justesse et émotion. Elle m’émeut finalement cette femme lézard, cette femme brouillon qui tâtonne et tente de se faire une place dans le monde, comme nous toutes, comme nous tous.

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« L’humanité commence avec un sourire, j’en suis témoin. À quel moment cette magie se perd-elle? Quand est-ce qu’on s’use des autres? »

« Je n’en reviens toujours pas d’être capable de vie »

Marie-Sophie Vermot – Soixante-douze heures ****

Soixante-douze-heures

Éditeur : Thierry Magnier – Date de parution : février 2018 – 170 pages

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Irène B. a dix-sept ans et vient d’accoucher sous X. Cela fait neuf mois qu’elle a pris la décision de ne pas élever l’enfant qu’elle met au monde. Soixante douze heures, c’est le temps qu’il lui reste pour réfléchir à son choix, et éventuellement revenir sur sa décision…

Dès les premiers mots, ce roman m’émeut comme jamais. Un texte troublant de vérité, qui s’élabore au fil des souvenirs de l’adolescente. Sa rencontre avec Alban Z., dans le grenier de sa grand-mère, le secret qu’elle a tenu jusqu’à ses sept mois de grossesse et qu’elle cachait sous d’amples vêtements ; la réaction des parents, du frère, de la petite sœur attardée. Nous découvrons une relation mère-fille complexe, une relation étouffante où la culpabilité règne en maître et les raisons d’Irène s’éclaircissent.

Un livre puissant et magnifique sur l’adolescence et la maternité, que j’ai lu le cœur serré, la boule au ventre et que je termine les larmes aux yeux, bouleversée.

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« Je pense à l’empreinte que Max a laissée sur mon utérus et dans le passage du col. Je pense au placenta que quelqu’un a dû jeter puisque tout allait bien. Je pense à comment l’imperceptible devient bébé. »

« Profite bien du jour qui passe et qui ne reviendra pas. Profite de ta jeunesse, la vie file si vite, tu sais, la vie s’écoule rarement comme on l’espère. »

« L’acte de mise au monde laisse sur la peau une empreinte indélébile et fait de vous à jamais une personne différente de celle que vous étiez avant que la grande aventure commence. »

 

Elena Ferrante – Poupée volée **

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Éditeur : Folio – Date de parution : septembre 2017 – 208 pages

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Leda quitte la ville pour passer des vacances en bord de mer. Se rendant chaque jour à la plage, elle observe les familles, les querelles et les discussions animées des uns et des autres. Nina et sa fille Lena captent particulièrement son attention. L’enfant passe son temps à jouer avec sa poupée, dont elle ne se sépare jamais.

Observer cette mère et sa fille, leur relation, renvoie Leda à son propre passé, sa propre relation à ses filles, à la façon d’un jeu de miroirs.

Un jour, Leda s’empare de la poupée de l’enfant, sans vraiment savoir pourquoi. Un geste insensé qu’elle ne s’explique pas, comme beaucoup de choses dans sa vie – ses accès de folie, de fureur, son comportement envers ses deux filles.

Un intriguant portrait de femme qui oscille entre raison et folie. Elena Ferrante analyse toujours avec brio la psychologie féminine, les relations entre une mère et sa fille, la maternité qui peut être vécue de façon très complexe. Il m’a cependant manqué un je ne sais quoi pour garder en mémoire ce roman sur le long terme.

Sophie Adriansen – Linea Nigra ****

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Éditeur : Fleuve – Date de parution : septembre 2017 – 493 pages

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Je vous présente aujourd’hui un curieux objet littéraire : à la fois roman, enquête et essai sur la maternité, la grossesse et la condition féminine, la façon dont une femme devient une mère. Tous les changements intérieurs et extérieurs qu’une femme va connaître à partir du moment où elle apprend qu’elle est enceinte. Ce livre est aussi une belle histoire d’amour, celle de Stéphanie et de Luc, qui se rencontrent un soir. Puis, quelques mois plus tard, décident de devenir parents.

Je ne sais pas si c’est un livre qu’il faut avoir lu avant d’accoucher. En tous cas, neuf mois après avoir rencontré ma fille, il m’a profondément émue. Sophie Adriansen trouve les mots justes pour décrire cet état dans lequel on est lorsqu’on devient mère, jour après jour. Ce deuil de la femme que l’on était avant l’accouchement. Tout ce qui peut se passer dans notre petite tête et dans notre corps, irrémédiablement changé par un tel événement.

Ce livre est un trésor dans lequel je me suis plongée, dans lequel je me suis reconnue et qui m’a bouleversée. J’ai compatis, souris, pleuré – mes propres souvenirs ont refait surface… Un roman écrit avec sensibilité et justesse, qui nous livre une histoire d’amour, de naissance, une histoire de femme(s).

La grossesse vécue, mois après mois. Puis l’accouchement, la mise au monde d’un enfant, cette épreuve que vivent les femmes et que ne connaîtront jamais les hommes ; le fossé immense creusé entre eux. Donner la vie, rien que ça.

Au fil des pages, nous découvrons des anecdotes à propos de la maternité, de l’accouchement, la césarienne, l’allaitement, les conséquences physiologiques et psychologiques chez la femme. Des réflexions sur la pma, l’adoption, et les limites de ce droit à l’enfant, ce désir d’enfant. Le ton est parfois caustique, révolté – quand il s’agit de dénoncer les pratiques médicales abusives. Un livre féministe et militant, aux témoignages multiples – kaléidoscope féminin qui offre une palette de mots et de regards sur la maternité.

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« J’ignorais que le bonheur pouvait être aussi violent. Qu’il pouvait cogner aussi fort. Qu’il pouvait faire aussi mal. Je n’étais pas préparée. »

« Je partage à jamais un secret avec mon bébé, le secret de sa vie in utero, le secret de la façon dont mon corps l’a bercé, l’a porté, l’a fait grandir. Chacun a offert un cadeau à l’autre, qui n’avait rien demandé. Moi celui de le faire naître. Lui celui de me transformer. A jamais. Le secret qu’à un moment donné de l’existence, lui et moi avons fusionné. »

« Désormais je ne suis plus dans l’attente de quoi que ce soit, il me faut vivre. Embrasser la vie. La prendre à bras-le-corps. Y plonger, tout entière, en cessant de retenir mon souffle. »