Miguel Bonnefoy – Sucre noir ***

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Rivages Poche – 2019 – 176 pages

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C’est l’histoire d’un navire de pirates qui fait naufrage en plein milieu d’une forêt tropicale. Des Européens naufragés en plein coeur des Caraïbes. C’est l’histoire d’un capitaine fou agrippé à son trésor… jusqu’à la mort.

Dans le petit village qui voit le jour pas loin du naufrage, la légende du trésor du capitaine Henry Morgane va infuser et se propager dans les esprits ; les explorateurs et chercheurs d’or se succèdent pour espérer mettre la main sur le butin. Tous passeront par la ferme de la famille Otero et leur plantation de canne à sucre. Parmi eux, Severo Bracamonte, dont la motivation égale la laideur. Il propose a la famille Otero de lui offrir le gîte le temps qu’il trouve le trésor ; il leur promet de leur en donner une partie.

Au début, Serena ne supporte pas cet homme avide et fasciné par l’or. Si Severo fouille la terre à la recherche d’or, Serena la fouille à la recherche de trésors végétaux ; passionnée de botanique, elle récolte, confectionne des herbiers, réalise des croquis et se sent à sa place. Deux êtres que tout sépare et qui, pourtant, vont se trouver.

La beauté de l’écriture m’a tout de suite saisie ; imagée et poétique – chargée de couleurs et de saveurs – elle nous offre un aller simple pour les Caraïbes. Je me suis laissée transporter par le talent de conteur de Miguel Bonnefoy sur ces terres où le destin s’abat cruellement et où la richesse se révèle trompeuse… Sucre noir est un conte terrible, qui oscille sans cesse entre noirceur et luminosité et qui nous ferre du premier au dernier mot.

Véronique Ovaldé – Le sommeil des poissons ****

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Éditeur : Points – Date de parution : 2013 – 160 pages

4ème de couverture : « Tout en haut du mont Tonnerre, dans un drôle de village peuplé de femmes, l’une d’entre elles, la mano triste, attend patiemment dans sa maison à courants d’air. Elle attend les hommes qui remontent du fleuve à chaque saison douce, et surtout Jo géant, avec son cœur tout miel… Un voyage aux airs de conte, doux et inquiétant. »

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Le sommeil des poissons est le tout premier roman de Véronique Ovaldé, qui s’est surtout fait connaître grâce à son roman Ce que je sais de Vera Candida, qui a obtenu en 2009 le Prix Renaudot des Lycéens et le Prix France Télévisions. Ce premier roman ouvre le bal d’un univers très singulier et étonnant ; c’est en effet un véritable ovni littéraire : est-ce un conte ? une fable ? un roman ? ou encore, un thriller ?

Tout en haut du mont Tonnerre, il existe un village peuplé essentiellement de femmes, les « madous ». Parmi elles, il y a la mano triste, jeune femme en proie aux idées noires, qui semble toujours au seuil de l’attente dans sa grande maison à courants d’air. Le quotidien de ces femmes est rythmé par le cycle des saisons. Les hommes remontent le fleuve à chaque saison douce et la saison des pluies marque l’arrivée de la maladie grise qui s’empare des femmes trop vulnérables… La mano triste attend, luttant contre la maladie grise qui rampe sur les murs et tente de s’emparer d’elle, dans sa maison absorbée par la pluie, aux remugles de pierres humides, de terre et de mousse. Un jour, Jo le géant débarque au volant de sa Chevrolet jaune citron, « gros insecte acidulé qui bourdonnait sur les routes », avec le Bikiti, petite fouine, petit ragondin qui lui sert de « homme managé ».

A travers ce roman aux accents surnaturels, nous pénétrons dans des contrées inconnues et lointaines ; l’époque et le lieu sont indéterminé, l’intrigue pourrait très bien se dérouler n’importe où dans le monde, ou en dehors du monde… Les personnages comme les lieux sont empreints d’une inquiétante étrangeté. On est immergé dans un univers tout aussi étrange que déroutant, où la folie, la solitude et la sorcellerie hantent ce village perché.

Autant le dire tout de suite, c’est un roman qui peut séduire immédiatement tout comme il peut rebuter et faire fuir  : l’écriture est très particulière. Elle reproduit le style oralisé propre à l’énonciation des conteurs; les marques d’oralité sont nombreuses, les tournures de phrases très familières dans certains cas, et le texte est parsemé de tics de langage, de jeux de mots insolites, de mots qui semblent inventés tellement ils sont curieux. Dans mon cas, ce fut un coup de cœur! De ce roman spectaculaire, il émane une force d’écriture singulière, voire irréelle. On est véritablement saisi et captivé à sa lecture.

Le récit frôle l’horreur, il est empreint de la féerie des contes, de leur folie… Véronique Ovaldé se joue de la noirceur des contes, elle les réinvente à sa façon. L’auteur dépeint un monde très fantaisiste qui reprend le non-sens et les non-lois de l’univers merveilleux, tout en les détournant dans un savant jeu de cache-cache avec le réel.

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« L’été, sous le mont Tonnerre, est une longue saison de tambour et d’hébétude. Les petits sont dehors et se chamaillent en criailleries aiguës. Les plus jeunes gravissent le mont, se mettent en boule et roulent comme des cailloux jusqu’en bas, débargoulant à toute allure en glapissant. Ronds comme des porcs-épics, ils tournent et tournent dans un grand bruit d’apocalypse. »

« Là-bas, dans la forêt, les singes hurleurs honorent leur nom, les arbres s’agitent dans un froussement d’ailes – les ailes multipliées de milliers d’oiseaux envolés, un bruit de plumes et d’effarouches -, là bas, au fond du fleuve, les poissons dorment, les yeux ouverts, et attendent patiemment leur heure. »