Joyce Carol Oates – J’ai réussi à rester en vie ***

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Editions Points – 2012 – 552 pages

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« Je ne veux pas dire que la vie n’est pas riche, merveilleuse, belle, diverse et infiniment étonnante, et précieuse – mais simplement que je n’ai plus accès à cette vie-là. Je ne veux pas dire que le monde n’est pas beau – du moins une partie du monde. Mais simplement qu’il m’est devenu lointain et inaccessible. »

Un livre de Joyce Carol Oates pas comme les autres… Ici, la célèbre autrice américaine si prolixe s’attaque à un sujet bien intime : la mort de son mari, Ray Smith.

Février 2008. Lorsque son mari est interné à l’hôpital pour soigner une pneumonie, l’écrivaine ne pense pas une seule seconde qu’il n’en sortira jamais vivant.

Oates se retrouve alors seule, après 47 ans de mariage. Seule. L’idée de la mort, du suicide s’insinue en elle tel un poison. Comment survivre à la perte de son amour ? Le désespoir, la colère, l’abattement se disputent en elle. Elle est obsédée par l’incompréhension qui s’empare d’elle : comment a-t-il pu mourir ?

« Des mots tels que cause du décès : arrêt cardio-respiratoire, pneumonie. Date du décès : 18/02/2008 0h50. Au bout de près de quatre mois, je suis capable de lire ces mots sans me dire Je veux mourir. Je devrais mourir. Je suis presque capable de les lire comme si c’étaient des mots ordinaires et non des mots terribles qui signent avec désinvolture la fin de ma vie telle que je la connaissais. »

J’ai longuement hésité à ouvrir ce livre, tout comme celui de Joyce Maynard, pour son sujet éminemment douloureux. Le deuil, la survie de l’autre moitié.

Peu à peu, l’écriture de Joyce Carol Oates, toujours aussi magnétique et sombre, me captive et m’embarque dans les méandres de sa souffrance. Avec une sincérité désarmante, l’autrice analyse et sublime le désarroi et le chagrin qui s’emparent d’elle – avec ce mot de « veuve » qui revient comme un lancinant et maudit refrain, un mantra.

Un récit libérateur sur le chagrin et les difficultés de l’écrivaine devenue veuve à trouver un sens à sa vie, après la mort de l’amour de sa vie.

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« Oui. Les mots peuvent être impuissants – et pourtant ils sont tout ce que nous avons pour étayer nos ruines, de même que nous sommes, les uns pour les autres, tout ce que nous avons. »

Joyce Carol Oates – Le Maître des poupées et autres histoires terrifiantes ***

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Philippe Rey – septembre 2019 – 336 pages

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Dans ce recueil, six nouvelles terrifiantes nous attendent… La première donne le ton. On y rencontre un enfant qui s’attache déraisonnablement à la poupée de sa petite cousine morte d’une leucémie. Quelques années plus tard, il commence une étrange collection à partir des poupées perdues et abandonnées par leurs propriétaires qu’il déniche dans le voisinage grâce à son Ami imaginaire. Mariska, Annie, Valerie, Evangeline… La frontière entre collection et obsession, réalité et horreur semble bien ténue. Une nouvelle horrifiante, qui m’a glacé le sang et révulsée. Sournoisement, le texte nous fait saisir l’horreur de cette collection, cachée au fond d’une remise.

Dans ce recueil, on croisera également un homme accusé d’avoir commis un meurtre raciste fanatique, une femme qui se souvient de son adolescence et d’une nuit terrifiante passée dans cette grande maison des quartiers chics appartenant à son professeur préféré. Sans oublier cette autre femme, persuadée que son mari veut la tuer pendant leur voyage en Amérique latine. Et cette adolescente délaissée par sa mère, qui trouve du réconfort auprès d’une famille vraiment spéciale… Et enfin, cet homme d’affaire qui convoite avidement une vieille librairie de livres anciens et qui est prêt à tout pour s’en emparer.

La première nouvelle, Le Maître des poupées est à mon sens la plus réussie, elle m’a laissée complètement horrifiée ; sa construction narrative est incroyablement aboutie ; quant à Big Momma, j’ai ressenti effroi et frissons à la lecture du dénouement. Oates excelle encore une fois dans l’art de la nouvelle, notamment dans l’élaboration de la chute finale et les retournements sournois de l’intrigue. Un recueil de nouvelles dont on se délecte horriblement et dont on redemande !