Alessandro Baricco – Smith & Wesson ***

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Gallimard – 2018 – 160 pages

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Nous sommes en 1902, aux Etats-Unis. Tom Smith et Jerry Wesson se rencontrent aux pieds des chutes du Niagara, capitale mondiale du suicide. L’un passe son temps à rédiger des statistiques météorologiques, l’autre à repêcher les corps engloutis par les rapides. Il se rencontrent et finissent par faire la paire. Mais qu’est-ce qui les a réellement amené ici ? Qui est vraiment Smith, cet homme retenu et respectable, qui mesure ses propos quand Wesson peut se montrer grossier ?

Lorsque Rachel Green, jeune journaliste en détresse de vingt-trois ans, frappe à leur porte, c’est le début d’une drôle d’aventure… La jeune femme leur propose un projet complètement loufoque : plonger dans les chutes du Niagara et s’en sortir vivant. Ces trois personnages un peu -complètement – délurés vont réfléchir aux modalités leur permettant de descendre les chutes du Niagara dans un tonneau à bière…

Cette courte pièce de théâtre est tout à fait étonnante. A la fois tragique et hilarante, on ne cesse d’osciller entre le rire et l’émotion. Les répliques s’enchaînent à un rythme soutenu, à la façon d’une curieuse mélodie de plus en plus rapide, mêlant humour et justesse de ton. L’auteur joue sur l’opposition des caractères de Smith et Wesson – ce duo de comiques attachants dont la trajectoire heurte un jeune femme perdue. Une tragi-comédie qui m’a littéralement secouée.

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« Nous avons décidé que le 21 juin, jour du solstice d’été, le premier être humain de l’histoire des êtres humains se jettera dans les chutes du Niagara non pas pour mourir, mais pour vivre, une bonne fois pour toutes, et vivre vraiment. Ce sera une jeune fille de vingt-trois ans et, contre toute attente, elle ne mourra pas dans ce saut car messieurs Smith et Wesson, au lieu d’inventer d’infaillibles fusils à répétition, lui donneront les moyens de survivre aux cascades, défiant les lois de la nature et de la physique, pour triompher, avec l’aide de Dieu et un bol phénoménal. »

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Violaine Huisman – Fugitive parce que reine ***

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Folio – avril 2019 – 304 pages

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C’est à travers les yeux de la petite fille qu’elle était que Violaine raconte son enfance tumul-tueuse auprès d’une mère pas comme les autres. Une mère un peu folle, qui oscille entre ombre et lumière, qui survit malgré ses blessures et sa défaillance. Une mère dont le diagnostique tombe quand l’enfant a dix ans : elle est maniaco-dépressive.

L’enfant nous raconte tout : les séjours en hôpital psychiatrique, les visites récurrentes des pompiers pour réanimer la mère… Ses coups d’éclats, ses folies en voiture… Leur quotidien complètement barré qu’il faut cacher aux autres afin que la famille ne vole pas en éclats.

Un récit qui bouillonne et qui fourmille de détails, de souvenirs, d’anecdotes ; ça part dans tous les sens. Le texte semble vouloir rendre compte de la folie de cette mère, sans rien omettre de cette enfance instable. Un récit auquel j’ai du mal à accrocher car il arrive après ma lecture de Dites-lui que je l’aime. Je me sens agacée par cette lecture et je décroche un peu – j’ai déjà lu ça.

Et puis dans la deuxième partie, l’auteure prend ses distances avec l’intime et nous raconte l’histoire de sa mère, le récit de sa vie, depuis sa naissance. L’immersion dans le texte commence enfin. Et le roman de Violaine prend le dessus sur celui de Clémentine. Fugitive parce que reine me prend par surprise, je ne m’attendais pas à être autant émue.

Un récit autobiographique déchirant qui nous dévoile les questionnements d’une femme sur le deuil de la mère, la maternité, la folie. La fin m’a particulièrement émue. On fait la connaissance d’une femme qui s’est toujours revendiquée libre, jusqu’à la fin. Une femme blessée dans son enfance, qui ne s’en est jamais remise, qui a toujours voulu donner à ses filles ce qu’elle n’avait pas eu.

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« La vérité d’une vie n’est jamais que la fiction au gré de laquelle on la construit. »

« Qu’est-ce qu’on garde d’une vie ? Comment la raconter ? Qu’en dire ? Est-ce qu’une vie compte autrement que dans l’enfantement ou la création ? Quelle vie vaut la peine d’être retenue ? De qui se souvient-on ? De qui se souviendra-t-on ? »

Ron Rash – Un silence brutal ***

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Gallimard – 21 mars 2019 – 272 pages

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L’intrigue de ce nouveau roman de Ron Rash que j’attendais tant se déroule dans un petit coin des Appalaches, entre rivière et montagnes, une région chère à l’auteur, que l’on retrouve déjà dans Un pied au paradis.

Les est un shérif à trois semaines de la retraite. Adepte de méthodes peu orthodoxes pour régler certains conflits, il entretient une relation à la fois complexe et complice avec Becky, poétesse éprise de la nature et directrice du Locust Creek Park. Aux yeux des autres, elle apparaît bizarre, ne se déplaçant qu’à vélo, n’ayant ni télévision ni téléphone… Engagée dans la protection de la nature de façon quasi obsessionnelle, Becky demeure traumatisée par la fusillade qui eût lieu dans son école quand elle était enfant.

Les et Becky vont prendre tous les deux la défense d’un vieux paysan esseulé, Gerald Blackwelder, un vieil homme au palpitant fragile, profondément attaché à ses terres, accusé de braconner du poisson sur le domaine du relais de pêche Tucker.

Les deux personnages prennent la parole à tour de rôle dans ce roman aux accents de polar, sombre et poétique, qui dépeint avec sensibilité et justesse un monde ravagé par la misère et la meth, un monde déchiré entre la nature et ses impitoyables exploitants. Décidément, Ron Rash est un de mes auteurs américains préférés, il me tarde de le rencontrer demain chez Gallimard…

Bilan 2018 & Coups de coeurs 💕 


Je me répète chaque année, mais quelle folie ce temps qui file à une allure surréaliste… Plus on vieillit et plus ce fichu temps nous file entre les doigts.

Cette année, mon bébé est devenue un grand bébé ; elle s’est mise à marcher, à crapahuter dans tout l’appartement, à vider les placards régulièrement, à dire « non non non » et à hurler « chaaaat » dès qu’elle voyait une boule de poils à moustaches. Elle s’est mise à nous faire plein de bisous en tendant sa petite lippe, à nous dire « monamou » en nous tendant tous les livres qu’on lui a déjà lu 2397474 fois. Elle s’est mise aussi à nous arracher nos lunettes, nous foutre deux-trois baffes dans la tronche sans raison et notre bienveillance a vacillé plus d’une fois… Bref, avec un enfant on en apprend tous les jours (surtout sur soi et le constat n’est pas toujours reluisant). Mais l’amour est inimaginable, démesuré et fou. Toujours. ♥️

Côté lectures, j’atteins les 130 lectures cette année, dont 33 bandes dessinées & albums, ce qui est un record pour moi…! Les lectures de 2018 sont marquées par davantage de littérature jeunesse, davantage de BD, toujours énormément de littérature étrangère… Et de belles et étonnantes découvertes en littérature française. De beaux échanges avec vous, que ce soit sur le blog ou sur Instagram. De beaux partenariats notamment avec Grasset et sa collection de littérature étrangère qui est une véritable mine d’or… 

Et 2019 s’annonce tout aussi excitant littérairement parlant ; au mois de janvier, je rencontre deux auteures – Marie Pavlenko et Anne-Laure Bondoux – et j’assiste à la présentation de presse de l’école des loisirs pour leur rentrée littéraire d’hiver. J’ai hâte. 2019 sera aussi placé sous le signe du voyage : nous partons à la conquête du Far West tous les 3 en juillet…! 

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Voici les livres qui ont marqué mon année

 

* Côté romans *

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* Côté bandes dessinées et albums *

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* Côté jeunesse *

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Je vous souhaite à toutes et à tous une très belle année 2019, riche en littérature, en lectures, en voyages, en échanges, en découvertes… Et un beau réveillon ✨

 

 

Joy Sorman – La peau de l’ours ***

SORMAN Joy COUV La peau de l'ours

Éditeur : Gallimard – Date de parution : 2014 – 156 pages

Le roman débute au présent par le récit primitif de la naissance de cet être hybride, né de l’accouplement d’un ours avec une femme. Aucun indice de temps ou de lieu ne nous est donné, l’action se déroule comme dans un conte. Mais un conte monstrueux : Suzanne, jeune femme gardant un troupeau de moutons, se fait enlever par un ours. Après plus de trois ans de captivité dans la grotte de l’ours, où elle se fait violer par ce dernier, elle est libérée par des promeneurs qui passaient pas là. On découvre avec elle un enfant dont le corps est entièrement recouvert d’un fin duvet roux. Sa mère est humiliée sur la place publique, traitée de sorcière et envoyée dans un asile…

Ce singulier récit commence vraiment avec la voix narrative de cette créature mi-homme mi-bête, cet être sans nom, qui perd peu à peu toute apparence humaine. Vendu à un montreur d’ours puis à un organisateur de combats d’animaux, il passe de mains en mains, d’exil en exil, pour finalement traverser l’océan, essuyer des tempêtes et marcher des jours et des jours sur une terre caniculaire pour arriver dans un cirque où il rencontrera des créatures extra-ordinaires, avant de faire une rencontre décisive dans un zoo…

Nous nous retrouvons dans la peau de cet ours et nous voyageons dans les méandres de ses pensées. Cet ours, qui n’a rien d’humain et qui pourtant ne sera jamais vraiment un animal comme les autres, passe sa vie à se chercher, enchaîné et soumis à l’homme. « Être ours et homme, n’être ni ours ni homme, pourtant un jour avoir été comblé, avoir su où me tenir enfin… »

J’avoue avoir été bien déroutée au début, avec la scène de viol. L’absurde se même à l’horreur et au grotesque dans cette scène et nous basculons de l’autre côté du miroir, dans un monde où les ours passent des pactes avec les hommes et les rompent en violant par exemple des femmes ou en dévorant des enfants…

L’atmosphère de ce curieux roman, entre humanité et bestialité, m’a fait penser à l’univers de Véronique Ovaldé. Et quand l’ours se retrouve dans ce cirque des curiosités, j’ai pensé également au Freak Show d’American Horror Story.

Mais j’ai bien aimé ce récit écrit d’une patte de velours, dans une langue poétique et qui résonne comme une ode au monde animal.

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« Je découvre le pouvoir des bêtes sur les esprits humains, un pouvoir bien plus fort que celui, misérable, que j’exerçais avec le montreur, le pouvoir de ranimer la démence, de provoquer la transe, une dévotion absolue, un amour affamé, un espoir insensé – qu’attendent-ils de nous ? Nous prennent-ils pour leurs sauveurs ? Je croyais être un roi déchu, je suis peut-être un dieu, tombé, soumis, domestiqué, mais un dieu. »

« Au cirque, ce sont les bêtes bien plus que les hommes que l’on vient contempler. A moins que les hommes ne soient des bêtes. »

« Au brouhaha de l’humanité puis au silence de mort succède maintenant un concert animal, écheveau sonore qui grossit, s’étend, ne cessera qu’au lever du jour, s’éteindra aussi subitement qu’il est né. Tous les chants de la nature s’entrelacent t se superposent, oiseaux, félins, reptiles et fauves unissent leurs voix palpitantes et chacun de leur souffle me parvient distinctement, je pourrais isoler chaque note de cette chorale qui me propulse dans des états de transe et de douleur. »