Sandrine Collette – Et toujours les Forêts ****

 JC Lattès – janvier 2020 – 334 pages

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Corentin, personne n’a jamais voulu de lui. Son père, il ne l’a pas connu, il s’est tué sur la route. Malchance, chagrin. Sa mère, elle rêve depuis toujours de le faire disparaître. Depuis qu’il s’est implanté en elle, petite graine qu’elle diabolisait. Elle l’abandonne régulièrement chez des amies, des connaissances. Elle le maudit d’exister. Un jour, elle le dépose chez la vieille Augustine. En plein coeur des Forêts. Là où tout a commencé.

Les Forêts, « un territoire à part, colossal, charnu d’arbres centenaires, de chemins qui s’effaçaient chaque saison sous la force de la nature. » Au creux de ce territoire hostile, Augustin renaît peu à peu, grandit, s’épanouit.

Il poursuit ses études à la Grande Ville ; comme un papillon de nuit, il est attiré par les lumières et se laisse dévorer par les fêtes permanentes ; il rencontre toute une bande de potes avec laquelle il se lie et s’attache, à travers des soirées toujours plus alcoolisées, toujours plus hallucinées. Ensemble, ils sont insouciants. Transis.

« Engloutis dans la terre, engloutis dans l’alcool et les rêves »… Ils ne se rendent pas compte que la terre brûle et se dessèche anormalement. La chaleur s’éternise et les saisons se dérèglent inéluctablement. La fin du monde arrive. Corentin y survit miraculeusement et se lance à la recherche d’Augustine et des Forêts.

L’écriture hypnotique et ciselée de Sandrine Collette m’a captivée. Je me suis plongée dans ce roman incroyable et terriblement prenant ; les descriptions de ce monde post-apocalyptique sont saisissantes. Et toujours, les Forêts est un roman à la fois lumineux et désespéré ; d’une telle beauté. Depuis que je l’ai refermé, les images se sont imprimées sur ma rétine et les mots de l’autrice ne quittent plus mes pensées. ♡

Mick Kitson – Manuel de survie à l’usage des jeunes filles ***

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Editions Points – 2019 – 288 pages

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Deux sœurs se retrouvent seules au coeur de la forêt. Sal a tué son beau-père avant qu’il ne s’en prenne à sa petite sœur Peppa. L’adolescente avait tout prévu : de l’endroit perdu au milieu de la forêt repéré sur une carte au matériel de pointe commandé sur Amazon, en passant par les tutoriels visionnés sur Youtube pour savoir allumer un feu, chasser, construire une cabane, survivre dans les bois. Elle a tout planifié des mois à l’avance pour échapper à l’enfer quotidien avec une mère alcoolique et déconnectée de la réalité et un beau-père violent et pédophile. Armées de leur Guide de survie des forces spéciales, les deux soeurs chassent les lapins et les grouses, pêchent des poissons et se nourrissent de Belvita.

Les journées passent et les souvenirs de la vie d’avant le meurtre refont surface. On suit le quotidien de ces deux robinsonnes au caractère bien trempé, étonnamment débrouillardes. Sal, plus intelligente que la moyenne et curieuse, qui passe des heures à se cultiver grâce à Internet, Youtube, Wikipédia. La petite Peppa est un vrai tourbillon d’énergie et de bonne humeur ; elle adore prononcer des gros mot et dévorer des livres.

Une lecture fascinante et réjouissante – il suffit de quelques mots pour esquisser le drame qui touche Sal et sa sœur et les conduit à trouver refuge dans les bois – cette forêt protectrice, refuge absolu face à la maltraitance et la violence humaine. Mick Kitson a fait le choix de la pudeur et ne nous plonge pas dans le sordide ; j’ai aimé suivre les aventures de ces deux héroïnes attachantes et lumineuses, et me perdre à leurs côtés dans la nature pour oublier les horreurs humaines et panser mes blessures.

Alice Parriat – Des yeux de loup ***

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Ecole des loisirs – février 2020 – 164 pages

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La mère de Volga adore l’entraîner au fond des bois ; mère et fille se gorgent de l’odeur des pins, elles écoutent le pouls de la nature. Elles se lèvent à l’aube pour découvrir les forêts et les lacs alentours. Et puis un jour, elles découvrent des empreintes de loup… ou plutôt de louve.

« Ma poésie à moi, c’était celle des écorces de pin qui craquent et chantent, du vent dans les ramures, du bruissement des bêtes rampant sous la terre. » Volga est une adolescente marginale, elle aime passer des heures dans la nature, loin des bars et des soirées auxquelles se rendent les ados de son âge. Mais elle aime aussi les livres, les mots ; qu’elle ne partagerait pas avec n’importe qui.

Et puis un jour, une nouvelle élève débarque au lycée. Mado a des cheveux d’encre, débrayés, un curieux style vestimentaire… Et des yeux magnétiques. Comme des yeux de loup. Immédiatement, Volga est se sent attirée par elle et le halo de mystère qui l’entoure.

L’écriture poétique et soyeuse d’Alice Parriat nous attire dans ses filets. Les chapitres, très courts, permettent au roman d’infuser lentement en nous. Qui est l’animal ? Le loup ou l’adolescent ? Avec talent, l’autrice parvient à décrire la fougue adolescente et le tumulte qui agite les cœurs. Un texte d’une beauté !

Richard Wagamese – Starlight ***

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Editions ZOE – août 2019 – 272 pages

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Dans l’ultime roman de Richard Wagamese, nous retrouvons Franklin Starlight, le jeune héros adolescent dans Les étoiles s’éteignent à l’aube. Franck est devenu adulte, le vieil homme est mort et il s’occupe de sa ferme. Quand il ne travaille pas la terre, il parcourt les forêts alentours afin de photographier la vie sauvage, au plus près. Depuis qu’il est enfant, il se promène seul dans la nature, il s’y ressource, il apprivoise les sons, les animaux. Il s’y sent chez lui.

« Un ciel nocturne rempli d’étoiles, le craquement et le crépitement d’un feu derrière lui dans l’obscurité, le hurlement des loups au loin dans les montagnes étaient toute la spiritualité dont il avait jamais eu besoin. »

Frank est un homme taiseux. Les mots sont un peu traîtres pour lui, il a du mal à les manier, à les apprivoiser. Il a conscience du poids des mots.

« Starlight avait toujours eu l’impression que les mots possédaient leurs propres limites. Pas tant comme des dénouements ou des finalités, mais davantage comme le lieu où ils s’arrêtent. Il y avait une lisière semblable au bord d’une falaise où les mots venaient vaciller, l’interruption de leur flux, soudaine, grisante sous l’impact de leur chute à la verticale, de sorte que, pendant un instant, tout était déséquilibré. »

L’existence rude et solitaire qu’il mène avec son ami Roth va être bouleversée le jour où débarquent dans son existence Emmy et sa fille de neuf ans, Winnie, qui fuient Cadotte, un homme alcoolique et violent. Elles sont prêtes à tout pour oublier ce passé tortueux. Prises en flagrant délit de vol, Frank propose de les héberger en échange de travail à la ferme. Emmy fera les repas, le ménage. Il fournira un toit et de la nourriture.

Ce que tous les quatre ignorent, c’est que Cadotte s’est lancé à leurs trousses, bien décidé à se venger de leur brusque fuite.

Pour Starlight, Emmy et sa fillette sont comme deux créatures un peu sauvages, craintives. Au contact de la nature, mère et fille vont panser leurs blessures. Il va leur apprendre à y vivre, à la sentir, la ressentir… Ensemble, ils s’aventurent dans les profondeurs de la forêt ; dorment sous la tente. Ils apprennent à sentir le pouls de la nature, à percevoir les choses.

Richard Wagamese nous embarque dans l’immense et sauvage Colombie-Britannique à travers ce magnifique roman qui hélas demeure inachevé… Page après page, j’ai été saisie par la fulgurance des mots et leur poésie et les virées en pleine nature m’ont happée par leur réalisme et leur beauté.

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« Quand elle tint enfin dans ses mains les mocassins achevés, l’idée de marcher était devenue, au fil de leur réalisation, équivalente à entrer dans une contrée étrangère, les seules cartes nécessaires étant les plantes de ses pieds. »

Eric Pessan – Dans la forêt de Hokkaido ***

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Éditeur : l’école des loisirs – Date de parution : août 2017 – 132 pages

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Quand elle s’endort, Julie se retrouve dans la peau d’un petit garçon perdu dans une forêt sur l’île d’Hokkaido, au Japon. À 10000 km de chez elle. A son réveil, des mots en japonais lui viennent naturellement en tête alors qu’elle n’a jamais appris cette langue.

Et si ce n’était pas qu’un simple rêve ? Quel lien existe-t-il entre ces deux êtres ?

Julie est une adolescente de quinze ans, à l’existence à peu près banale, si ce n’est qu’elle a quelques dons : elle parvient à retrouver les objets perdus et à deviner les notes de ses contrôles à l’avance.

Le je de Julie devient le il du petit garçon perdu en pleine forêt, puis ils fusionnent pour donner le nous – deux êtres dans un même corps. De façon très habile, le texte bascule de la réalité au rêve, d’un monde à l’autre, de la chambre de l’adolescente à la forêt japonaise… « Nous sommes un pauvre garçon famélique et sans force qui vient de voir un ours. »

Un court roman poétique qui mêle réel et surnaturel de façon hypnotique, nous entraînant dans une quête singulière. La forêt, lieu fantasmagorique, cristallisation de toutes les peurs, semble être un personnage privilégié de l’univers d’Eric Pessan, découvert avec son recueil de textes sur la chasse La Hante.

Henri Meunier & Régis Lejonc – Coeur de bois ***

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Éditeur : Notari – Date de parution : mars 2017 – 34 pages

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Aurore se prépare devant la glace – elle dépose mascara et rouge à lèvres sur ce visage qui conserve les traits – et les ombres – de l’enfance. Puis la jeune femme monte dans sa petite voiture rouge en direction de la forêt. Elle se gare et marche dans ces bois qui sentent l’hiver ; la lumière traverse les branches dénudées. Aurore se dirige vers l’entrée d’un pavillon de chasse délabré – silhouette sombre et lugubre – autrefois majestueux, où l’attend un vieillard impotent, désordonné, sale et disgracieux, dont elle doit s’occuper. Mais pour quelle raison s’occupe-t-elle de celui qui l’a dévorée et blessée par le passé ?

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Page après page, nous découvrons un album d’une rare beauté. Dans un jeu de clair-obscur, les illustrations sont empreintes d’onirisme ; rêve et cauchemar cohabitent. Petit à petit, nous passons de l’ordinaire du quotidien au surnaturel de cette forêt à la fois angoissante et enveloppante.

La référence au conte est finement orchestrée grâce aux images quasiment cinématographiques et à l’écriture très visuelle. Textes et images se répondent et oscillent entre réalisme et références au conte de fées, ne cessant de nous interroger jusqu’à la chute finale…

Coeur de bois est un ovni littéraire au charme fou, étonnant et inattendu, sur la résilience et les blessures de l’enfance. Une fois l’album refermé, on éprouve une irrésistible envie de le relire, d’en décortiquer chaque mot, chaque scène, chaque illustration afin de s’imprégner à nouveau de la magie qui se dégage de ces pages.

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Jurô Taniguchi – La Forêt millénaire ***

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Éditeur : Rue de Sèvre – Date de parution : septembre 2017 – 72 pages

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À la suite d’un violent séisme dans la région de San’in, une faille s’ouvre dans la terre, d’où se met à jaillir une forêt jusqu’alors demeurée cachée…

Après le divorce de ses parents, Wataru Yamanobé arrive dans le petit village de Kaminobe où il est recueilli par ses grands-parents maternels. Sa mère tombe malade de chagrin après le départ du père et n’est plus en mesure de s’occuper de Wataru. L’enfant doit prendre ses marques : une nouvelle école, de nouveaux amis à se faire. Pendant les cours, Wataru ne parvient pas à se concentrer : il entend comme des murmures, en provenance de la forêt, des arbres… C’est comme s’il entendait la voix de la nature, des animaux.

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Ce roman graphique en couleurs, à mi-chemin entre la bande dessinée et le manga – demeure inachevé… Jurô Taniguchi nous a quitté en février dernier et cette oeuvre était un des derniers projets qui lui tenait à coeur ; rongé par la maladie, il gardait l’espoir de la terminer à temps.

En tenant entre les mains cet album posthume, on mesure l’ampleur de la perte d’un tel créateur. L’histoire possède tellement de force dès les premières images. Taniguchi développe les thèmes qui lui ont toujours été chers : l’importance des relations harmonieuses entre l’homme et la nature, le respect de l’environnement. Un récit empreint de nostalgie et de poésie, qui captive dès les premières images ; l’utilisation de la couleur est saisissante.

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Une édition sublime, qui comporte également un dossier analytique et des dessins en rapport avec le récit. J’ai désormais envie de relire Quartier lointain et L’Homme qui marche… et de découvrir ses autres récits.