Alice de Poncheville – Nous, les enfants sauvages ***

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Éditeur : L’Ecole des loisirs – Date de parution : 2015 – 416 pages

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Linka, sa petite sœur Oska et leur ami Milo vivent dans un orphelinat. Il y a vingt ans, un virus a touché le monde animal et les humains ont décidé d’éradiquer la moindre présence animale. Dans cette 16ème Maison des Enfants dirigée d’une main de fer par une directrice qui a des yeux partout et tient en horreur l’imagination, le quotidien des enfants est très encadré, ils n’ont que peu de marge de liberté. Linka a des envies d’évasion ; un jour qu’elle se balade sans permission, elle tombe sur un drôle d’animal qui l’intrigue… Elle ne peut s’empêcher de l’embarquer dans son cartable.

Aux côtés de cet animal qu’elle nomme Vive, et qui déploie ses ailes… tel un poisson des airs, avec un étrange sourire, Linka se sent étrangement plus forte, comme si Vive pouvait la réconforter, la comprendre instinctivement. Quelques jours plus tard, les enfants tombent sur un curieux personnages, l’énigmatique Docteur Fury, un vagabond qui prétend que Vive lui appartient.

Pour la fête des Échanges et des Dons, qui a lieu à Noël, les orphelins sont dispatchés dans des familles d’accueil. Linka se retrouve séparée de sa petite sœur. Elle va passer quelques jours dans un grand manoir avec Jonas Roumik, un vieux monsieur qui va lui apprendre bien des choses…

J’ai tout de suite aimé l’atmosphère de ce roman, entre légèreté et mystère diffus… Dans ce monde sans animaux, on s’attend à trouver du merveilleux à chaque coin de forêt. Une belle lecture jeunesse, une véritable ode à l’animalité et à l’imagination, qui mêle habilement fantastique et science-fiction… avec poésie.

Je vous invite à découvrir le billet tentateur de Bob et Jean-Michel

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« Sans imagination, nous ne pourrions pas avancer car nous serions incapables de nous projeter dans l’avenir. »

« Les voir en vie, ces oies, mais si fragiles, tellement à la merci des humains…C’était comme un coup de poignard. C’est très fort de voir une autre forme de vie que la nôtre. C’est un grand mystère. »

« Au-dessus des immeubles, la lune prodiguait sa lumière. Elle saupoudrait ses rayons sur toute chose, les unifiant sous le même voile. Elle régnait, métamorphosant les voitures en animaux assoupis, les toits des immeubles en lacs miroitants. L’animé et l’inanimé se confondaient dans les yeux ensommeillés de Linka. La clarté lunaire s’imprimait en elle. Linka se sentit à la fois vivante et morte, d’une vie très calme et d’une mort très active. »

Emily St. John Mandel – Station Eleven ****

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Éditeur : Rivages – Date de parution : août 2016 – 480 pages

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J’ai lu ce roman dans le cadre d’une lecture commune avec Fanny, du blog Pages versicolores, et ce fut un plaisir d’échanger et de partager cette lecture avec elle ! Pour retrouver son propre billet et découvrir son avis, c’est par ici !

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Un soir d’hiver à l’Elgin Theatre de Toronto, le célèbre acteur Arthur Leander s’écroule sur scène. Son cœur cesse de battre en pleine représentation du Roi Lear. Un des spectateurs, Jeevan, se précipite sur scène pour tenter de secourir l’acteur, mais il est trop tard. Dans l’ombre de la scène, une petite fille sanglote. En sortant du théâtre, Jeevan n’a pas le cœur à rentrer chez lui. Il erre dans les rues, sous les flocons de neige, lorsque l’appel d’un ami urgentiste lui apprend qu’une terrible pandémie de grippe, en provenance de Géorgie, se répand sur la ville de façon alarmante. Il le supplie de quitter immédiatement Toronto avec sa femme et son frère.

Vingt ans après le cataclysme, nous suivons La Symphonie Itinérante, une troupe d’acteurs et de musiciens qui déambule et voyage à travers la région du lac Michigan, dans des voitures transformées en caravanes. Envers et contre tout, ils jouent du Shakespeare et des morceaux de musique classique. Parmi cette troupe itinérante, cette seconde famille, se trouve Kirsten, l’enfant qui a assisté à la mort d’Arthur Leander. Elle a désormais vingt-huit ans et ne garde aucun souvenir de la première année qui a suivi la fin du monde. Construit sur ces échos d’un monde à l’autre, le roman alterne ainsi deux temporalités : ce qui s’est passé avant le cataclysme, et les années qui ont suivi dans ce monde post-apocalyptique.

Station Eleven est un roman difficile à classer et dont j’ai beaucoup de mal à parler tant il m’a remuée. C’est à la fois un roman de science-fiction, un roman d’aventures, nous faisant réfléchir sur l’homme et son devenir, l’art… Si au cours de ma lecture, j’ai pensé à Walking dead, la comparaison ne tient pas longtemps la route ; l’univers que nous dépeint Emily St John Mandel est particulièrement bien campé, et très réaliste : aucun détail n’est laissé au hasard.

L’intrigue dans laquelle on s’immerge complètement est tissée de multiples connexions entre l’avant et l’après cataclysme, elle met en scène des chassés-croisés entre les personnages, grâce à une plume sensible et incisive. Ce roman m’a littéralement enthousiasmée, émue, me transportant dans un Ailleurs qui nous questionne sur la fin possible d’un monde, le rôle de l’art et l’importance des souvenirs dans une vie, leur profonde subjectivité.

Un roman que je ne voulais pas refermer, que j’aimerais relire. ❤

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« L’enfer, c’est l’absence de ceux qu’on voudrait tant avoir auprès de soi. »

« Mes souvenirs d’avant le cataclysme ressemblent aujourd’hui à des rêves. Je me souviens d’avoir regardé par le hublot d’un avion, ce devait être dans le courant de la dernière année, et d’avoir vu du ciel la ville de New York. »

« Il est surprenant de voir la rapidité avec laquelle on en vient à trouver normal de vivre sur un banc, avec une simple valise, près d’une porte d’embarquement. »

Lois Lowry – Le Passeur ***

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Éditeur : L’Ecole des loisirs – Date de parution : 2016 [1992] – 219 pages

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Je vous présente ma nouvelle lecture commune avec Claire du blog La tête en Claire ; je ne les compte même plus, on commence à en avoir beaucoup à notre actif ! Cette fois-ci, il s’agit d’une LC particulière car, tandis que je lisais Le Passeur en VF, Claire le lisait en VO…! Je la remercie encore pour ce bouquin, que j’ai gagné grâce au concours qu’elle organisait pour l’anniversaire de son blog. Pour découvrir son billet, c’est par ici !

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Je dois dire que c’est un roman tout à fait fascinant, précurseur dans le genre de la dystopie pour la jeunesse, car publié au début des années 90, avant tous les Divergente, Hunger Game… Lois Lowry nous invite dans un monde contre-utopique, où l’on fait la connaissance de Jonas, un jeune adolescent. Dans cette société de L’Identique, tout est programmé et régulé au millimètre près : les enfants, le conjoint, la cellule familiale, le métier ; les choix n’existent pas. Les gens ne lisent pas. Jusqu’à l’âge de douze ans, chaque année, les enfants assistent à la cérémonie du passage à l’âge supérieur. C’est à douze ans qu’on leur attribue un métier, une fonction, qu’ils vont exercer toute leur vie. Jonas va bientôt avoir douze ans, il est anxieux car il ne sait absolument pas ce qui l’attend. Depuis quelques temps, il voit des choses étranges autour de lui, sa perception se modifie le temps de brefs instants.

Au fil des pages, on se rend compte que ce monde n’a rien d’idéal. Chaque étape de l’enfance est ritualisée. Si l’on contrevient aux règles de la société, il y a la menace de l’élargissement. Mais en quoi consiste-t-il vraiment ? Le bruit court que les personnes élargies partent vers l’Ailleurs. Et que certaines personnes sont parvenues à s’enfuir vers cet Ailleurs.

Il m’a fallu quelques dizaines de pages pour m’immerger complètement dans ce roman, que j’ai fini par trouver fabuleux et foisonnant, même s’il est très court. J’ai été hypnotisée par l’intrigue. Je ne vous en dévoilerais pas plus sur ce roman, car c’est son mystère qui lui donne tout son charme… Un dernier mot : j’ai particulièrement aimé la rencontre de Jonas avec le Passeur ; il se rend compte peu à peu de tout ce qui lui manque, et du monde qui existait avant… Il découvre les souvenirs.

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« Il voulait son enfance, ses genoux écorchés et son ballon. Assis seul dans son habitation, il regardait par la fenêtre et voyait les enfants jouer et les citoyens rentrer chez eux après une journée sans surprises ; des vies ordinaires débarrassées de toute angoisse parce qu’il avait été sélectionné, comme d’autres avant lui, pour porter leur fardeau. »

Florence Hinckel – #Bleue ***

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Éditeur : Syros – Date de parution : novembre 2015 – 254 pages

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Silas vit dans une société où tout est fait pour vivre heureux et où la CEDE, la Cellule d’Éradication de la Douleur Émotionnelle, efface les souvenirs douloureux en les remplaçant par un point bleu à l’intérieur du poignet. L’oblitération est devenue obligatoire pour les mineurs.

Nous sommes dans un monde connecté : la connexion au Réseau se fait du matin au soir, tout le monde poste un statut à toute heure de la journée, et des alertes retentissent lorsque l’on ne s’est pas connecté pendant ne serait-ce que 3 minutes, les amis « veillent » les uns sur les autres.

Toute douleur morale a été éradiquée. Il s’agit d’une société où être heureux est devenu une obligation. Mais Silas est différent : il ressent le besoin de se déconnecter, de ne pas donner de nouvelles pendant quelques jours, surtout quand il est amoureux. Le jour où Astrid, sa petite amie, meurt renversée par un camion, Silas est pris en charge par la CEDE.

Ce roman jeunesse résonne avec beaucoup de force et de justesse à l’heure où Internet et les réseaux sociaux prennent une place prépondérante dans la vie quotidienne : on imagine un monde où Internet aurait dégénéré, en quelque sorte. De nombreuses questions surgissent quant à l’humanité et la relation aux autres à l’heure d’Internet.

A certains moments, j’ai pensé au film Eternal Sunshine of the Spotless mind, où le héros décide d’effacer le souvenir de son ex pour ne plus souffrir de leur rupture.

C’est un roman de dystopie qui se lit d’une traite, dans lequel on se plonge très facilement. On s’attache aux personnages et l’intrigue fait frémir. On découvre un monde où l’être humain n’a plus le droit de souffrir. Mais souffrir fait partie de la vie… Sans souffrance, plus de souvenirs, et nous courrons le risque de devenir des robots.

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« C’est nous, les sauvages. Nous perdons notre humanité. Et que faisons-nous de vous, les jeunes ? On vous empêche de grandir et de mener une véritable vie d’adultes. pas de souffrance, surtout ! Vous ne connaîtrez jamais la vraie vie, celle où l’on souffre, mais aussi où l’on aime vraiment, où l’on s’attendrit, où l’on s’entraide. Et vous ne vous apercevrez de rien. »