Nina Bouraoui – Beaux rivages **

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Editeur : JC Lattès – Date de parution : août 2016 – 244 pages

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A. se fait quitter par Adrian, l’homme avec qui elle vivait une relation amoureuse à distance depuis huit ans. Elle à Paris, lui à Zurich. Adrian lui annonce, une semaine après les attentats de janvier 2015, qu’il a rencontré une autre femme. Pour la narratrice, cette autre femme devient peu à peu une véritable obsession – elle consulte son blog de façon compulsive et désire tout savoir sur celle qui lui a ravi son homme. Elle perd du poids et semble par moment perdre aussi la raison… Elle se retrouve démunie. Se sentant trahie et abandonnée, cette femme de quarante ans passés ne parvient à faire le deuil de son amour.

Nina Bouraoui nous fait le récit, à la première personne, de cette séparation. Les premières pages me laissent extérieure, j’ai comme une impression de déjà lu – certainement le contre coup du roman de Marisha Pessl : j’ai du mal à me plonger dans une autre lecture. Mais je finis par me laisser prendre par la poésie du texte. Beaux rivages est un roman douloureux mais où l’espoir demeure. La conclusion du roman – une belle réflexion sur le bonheur – est sublime.

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« Pour m’endormir j’imagine ce qui se transforme à l’extérieur des murs de notre maison et, tandis que le ressac efface les pas, les châteaux et les dessins, lavant ainsi les cœurs de leurs attentes et de leurs plaies, je lui fais promettre de ne jamais craindre les sentiments, ces rivages que l’on accoste sans en mesurer le danger ni la beauté. »

Olivia Rosenthal – Mécanismes de survie en milieu hostile **

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Éditeur : Verticales – Date de parution : 2014 – 182 pages

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Cinq récits qui mettent en scène la même première personne du singulier, la même narratrice. En pleine confusion, semblant se débattre contre ses démons intérieurs, elle se retrouve dans des situations oppressantes, des fuites, des traques ; une maison avec une pièce aveugle dans laquelle se retrancher, une partie de cache-cache primitive et violente… Des récits si complexes qu’on ne sait s’ils sont de l’ordre du réel ou de la fantasmagorie. Une voix neutre et clinique revient à chaque fois, pour expliquer les expériences de mort subite, la décomposition d’un cadavre ou encore la mort cérébrale.

Certains passages sont particulièrement répugnants. On ne comprend pas où l’auteure veut en venir, on est désorientés, un peu écœurés… On a l’impression d’un personnage qui se cherche, qui fouille dans les méandres de ses pensées, de son passé. Qui tente de raconter la douleur, mais laquelle ?

Ces récits sont comme autant d’introspections d’une souffrance passée. Ce sont des tentatives de s’échapper, de trouver quelque chose, de mettre des mots sur quelque chose, de raconter ce qui n’est pas racontable ? Les thèmes reviennent comme une obsession : la perte de conscience, le coma, l’accident vasculaire cérébrale, les expériences de mort subite. En fait, ce sont les défaillances du cerveau humain qui semblent exposés.

Au cœur de ces cinq récits, tous ces mots-maux fourmillent pour tenter de raconter la perte, la mort, la rupture, qu’elle soit amicale, familiale, la perte des facultés mentales aussi. Comme dans la plupart des romans d’Olivia Rosenthal, on est jamais loin de la folie.

C’est une écriture de la perte de raison, toujours aussi efficace et hypnotique ; il s’en dégage une force incroyable qui nous laisse sur le carreau.

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« J’ai imaginé un monde dans lequel tout ce qui est gardé secret serait exposé devant moi et à découvert. J’ai imaginé ce qui se passerait si je devais avoir ces choses-là, mots enfouis ou retenus, aveux, reproches, promesses, mauvais souvenirs, cauchemars, déchets, rebuts, fantômes, avatars, doubles et démons, si je devais les avoir à l’esprit et à l’œil, si ma conscience était en permanence habitée par ces restes. J’ai imaginé. Et pour me protéger du déferlement de sensations qui alors me submergeait, j’ai fermé les yeux. »

« J’ai voulu raconter comment on souffre de n’être pas regardée. Comment on souffre d’être regardée. »

Florence Hinckel – #Bleue ***

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Éditeur : Syros – Date de parution : novembre 2015 – 254 pages

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Silas vit dans une société où tout est fait pour vivre heureux et où la CEDE, la Cellule d’Éradication de la Douleur Émotionnelle, efface les souvenirs douloureux en les remplaçant par un point bleu à l’intérieur du poignet. L’oblitération est devenue obligatoire pour les mineurs.

Nous sommes dans un monde connecté : la connexion au Réseau se fait du matin au soir, tout le monde poste un statut à toute heure de la journée, et des alertes retentissent lorsque l’on ne s’est pas connecté pendant ne serait-ce que 3 minutes, les amis « veillent » les uns sur les autres.

Toute douleur morale a été éradiquée. Il s’agit d’une société où être heureux est devenu une obligation. Mais Silas est différent : il ressent le besoin de se déconnecter, de ne pas donner de nouvelles pendant quelques jours, surtout quand il est amoureux. Le jour où Astrid, sa petite amie, meurt renversée par un camion, Silas est pris en charge par la CEDE.

Ce roman jeunesse résonne avec beaucoup de force et de justesse à l’heure où Internet et les réseaux sociaux prennent une place prépondérante dans la vie quotidienne : on imagine un monde où Internet aurait dégénéré, en quelque sorte. De nombreuses questions surgissent quant à l’humanité et la relation aux autres à l’heure d’Internet.

A certains moments, j’ai pensé au film Eternal Sunshine of the Spotless mind, où le héros décide d’effacer le souvenir de son ex pour ne plus souffrir de leur rupture.

C’est un roman de dystopie qui se lit d’une traite, dans lequel on se plonge très facilement. On s’attache aux personnages et l’intrigue fait frémir. On découvre un monde où l’être humain n’a plus le droit de souffrir. Mais souffrir fait partie de la vie… Sans souffrance, plus de souvenirs, et nous courrons le risque de devenir des robots.

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« C’est nous, les sauvages. Nous perdons notre humanité. Et que faisons-nous de vous, les jeunes ? On vous empêche de grandir et de mener une véritable vie d’adultes. pas de souffrance, surtout ! Vous ne connaîtrez jamais la vraie vie, celle où l’on souffre, mais aussi où l’on aime vraiment, où l’on s’attendrit, où l’on s’entraide. Et vous ne vous apercevrez de rien. »