Yasha Breen – Château Charbon **

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Slatkine & Cie – août 2020 – 224 pages

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Marceau passe son temps à accompagner les gens à leur insu. Il aime les suivre sans qu’ils le sachent. C’est sa façon à lui de se faire des amis, d’être avec les gens, de partager leur quotidien. Comme cette fille qu’il a un jour croisé dans le bus et qu’il suit quotidiennement – Louise.

De Marceau, on ne sait pas grand chose, si ce n’est qu’il demeure traumatisé par la mort de son frère et par la dislocation de sa famille.

Parallèlement, on suit Schwartz, dont le passe-temps est de voler des fringues de valeur pour les revendre sur le bon coin, tout en dealant.

Et le Château Charbon, lieu de squat associatif privilégié pour des activités et ateliers qui finira démantelé.

De cette lecture, j’en suis ressortie un peu perdue, ne sachant pas du tout où l’auteur voulait en venir. L’écriture ne m’a pas transcendée et je ne suis pas parvenue à m’attacher à cette bande de losers. Sans boulot. Qui vagabondent. Volent. Dealent. Je n’ai pas saisi le sens de ce roman que j’ai trouvé bien maladroit ; les thèmes qui y sont abordés auraient mérité d’être davantage analysés, explorés – l’autisme, la culpabilité, la délinquance. Bref, je suis complètement passée à côté !

Grégoire Delacourt – Un jour viendra couleur d’orange ***

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Grasset – 19 août 2020 – 272 pages

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Couleur d’orange ou couleur d’orage ? Les mots du titre sont ceux d’un poème d’Aragon. La révolte fait rage en France. Les gilets jaune envahissent les ronds-points, débarquent à Paris chaque samedi pour faire entre leurs voix – dénoncer l’injustice et la misère sociale au fin fond des campagnes.

Pierre est engagé dans la lutte. Cela lui permet de s’extirper, de s’évader de cette famille où il ne trouve pas sa place. Vigile à Auchan, c’est Pierre est un homme dans l’ombre. Avec les gilets jaunes, il ose enfin s’exprimer, gueuler, s’affirmer. Il existe enfin.

Sa femme Louise travaille à l’hôpital. Son fils Geoffroy a treize ans et il n’a jamais supporté aucun contact ; il est dans sa bulle, différent. Il a été diagnostiqué autiste il y a peu et pour Pierre, ce fut le cataclysme. Geoffroy parle peu et a du mal à comprendre les autres, il dévore avec avidité les livres et mémorise tout. Il ne parvient à appréhender le monde qu’à travers le prisme des couleurs. Tout son univers se trouve régi par les couleurs. 

Mais dans ce monde de brutes, il y a Djamila et ses yeux verts véronèse. Sa douceur. Ses cheveux noirs de jais. Il n’y a qu’avec elle que Geoffroy se sent bien ; il n’y a qu’elle qui semble prendre sa différence pour une richesse. Ils passent du temps dans la forêt, à écouter le pouls de la nature qui bat, écouter le murmure des arbres.

Ce roman dont chaque chapitre porte le nom d’une couleur, d’une teinte, est une jolie pépite. Haute en émotions, en couleurs, en coups de foudre ou coups de rage. Entre ces pages, on lit la rage de vivre. La rage d’être entendu. La rage d’être reconnu.

L’écriture m’a transportée et chaque personnage, à sa façon, m’a émue profondément. J’ai aimé leurs blessures et leur luminosité, malgré tout. Comme le vieil Hagop, qui a perdu sa femme mais qui l’entend toujours au fond de lui – c’est un enfant de 70 ans qui prend les deux enfants sous son aile. Même Pierre, le père fou de colère, j’ai fini par l’aimer.

Un roman d’une grande beauté sur la différence, les laissés pour compte, les injustices. Un roman sur la richesse intérieure de chacun.

Sébastien L. Chauzu – Modifié **

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Grasset – 11 mars 2020 – 288 pages

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Martha Erwin est une détective au caractère bien trempé qui râle à longueur de temps, déteste tout le monde et possède un look improbable – entre gilet à pois, veste à franges et parka orange. A quarante ans, elle préfère fumer des joints et siroter du whiskey plutôt que de penser aux enfants. Elle vit dans le New Brunswick – cette région du Canada où il ne fait que neiger – avec un chouette type qui répond au nom d’Allan et qui ne se sépare jamais de ses deux bichons, qu’il a toujours dans les bras, comme deux ex-croissances velues et de ss fille, Allison, avec qui Martha adore se crêper le chignon dès qu’elle en a l’occasion.

Un matin, Martha aperçoit sur la route une forme vaguement menaçante ; un monstre ? Un animal ? … Le blizzard laisse le doute planer. Il s’agit en fait d’un adolescent qui porte un bonnet à oreilles de chien. Perché sur une caisse en bois, il attend une « gratte » – comprenez un chasse-neige – engin pour lequel il voue un véritable culte.

Ce drôle d’ado qui tient absolument à se faire appeler Modifié et qui ne boit que du Big 8 Cola, va passer beaucoup de temps chez Martha et Allan, à déneiger leur allée de façon sportive, s’attirant les foudres du voisin. Modifié n’est pas comme les autres, ne parle pas comme eux – il est sans vice. Il y a quelque chose de profondément désarmant chez lui et il va s’attacher à Martha, sans que celle-ci comprenne pourquoi…

Dans le même temps, le quotidien de cette petite campagne du New Brunswick va être ébranlé par le meurtre d’un prof du lycée ; son cadavre est retrouvé flottant dans la piscine, entièrement nu. Le jeune cousin de Martha, Daniel, est un des suspects.

Un premier roman déconcertant et étonnant qui m’a fait sortir de ma zone de confort – certaines scènes burlesques m’ont pliée en deux quand d’autres m’ont laissée pensive. Modifié au fond, est le seul personnage qui ne change pas ; autour de lui gravite ce petit monde, et la présence de l’adolescent va permettre à chacun de modifier le regard qu’il porte sur sa vie, sur son intériorité, d’accepter ce qu’il est. En quelques mots : un roman absurde à souhait et profondément intelligent qui aborde l’autisme de façon inattendue. J’attends le suivant !

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« Je n’avais jamais dis « Grandis ! » à personne, jamais. Je n’aimais pas les adultes qui disaient ce genre de choses, souvent des vieux rassis qui voulaient à tout prix voir les jeunes abandonner la plus belle part de leur existence pour leur ressembler. »

Olivier Liron – Einstein, le sexe et moi ***

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Alma – septembre 2018 – 200 pages

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« Je suis autiste Asperger. Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. » C’est par ces premiers mots que nous entrons dans le roman d’Olivier Liron ; roman éminemment autobiographique dans lequel l’auteur nous livre sa propre histoire.

Nous sommes en 2012, sur le plateau de France 3. Olivier Liron est occupé à décrocher la victoire face aux autres candidats de Questions pour un super champion. Pendant que la partie fait rage, le jeune homme est submergé par ses souvenirs : son enfance qui se heurte à la violence du monde et cette envie qu’il a eu pendant toute son adolescence de « déchiqueter tout le monde avec les dents ».

Le temps de ce jeu télévisé, Olivier nous livre ses pensées les plus enfouies, ses rêves et cauchemars. Etant autiste Asperger, certains codes sociaux lui échappent complètement ; ainsi il ne comprend ni le sarcasme, ni l’ironie. Olivier préfère la solitude à la compagnie, a des difficultés à se lier avec les autres autant qu’à suivre plusieurs conversations à la fois. Il entretient une fascination pour les dates et les chiffres ; pour s’endormir il a besoin de faire le produit de 247 846 fois 91. « Bienvenue dans mon monde. »

Participer à l’émission de Julien Lepers est sa façon à lui de maintenir la tête hors de l’eau. De survivre. Survivre à sa propre prison intérieure. Pour s’entraîner, il se jette à corps perdu dans les révisions et le savoir qu’il ingurgite sans aucune limite.« Pour moi, c’est Julien Lepers ou la mort. »

Quand on entend trop parler d’un livre, on court le risque d’être déçu… Contre toute attente, le roman d’Olivier Liron – primé par la blogosphère littéraire grâce au Grand Prix des blogueurs – a su me toucher autant que me faire rire. L’humour comme une ponctuation et puis, au détour d’une page, l’émotion qui me prend à la gorge.

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« Je me suis rempli la tête d’informations pour peupler ma solitude. Pour oublier l’essentiel, pour dompter l’absence et le chagrin. Comme si apprendre des milliers d’informations sans queue ni tête, peupler la mémoire était un réflexe de survie. »

« Quand on ne peut pas parler, on construit des forteresses. Ma forteresse à moi est faite de solitude et de colère. Ma forteresse à moi est faite de poésie et de silence. Ma forteresse à moi est faite d’un long hurlement. Ma forteresse à moi est imprenable. Et j’en suis le prisonnier. »

Metin Arditi – L’enfant qui mesurait le monde ***

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Éditeur : Points – Date de parution : juin 2017 – 264 pages

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Nous sommes sur l’île grecque de Kamalaki. Yannis est un enfant autiste. Sa mère lui apprend à nager, jour après jour. Elle s’occupe du mieux qu’elle peut de ce fils différent, qui réclame toute son attention et son énergie. Yannis a besoin d’habitudes, de rituels, de repères. Le même dîner tous les soirs, dans la même assiette, de la même couleur. Chaque chose à sa place. Et surtout, il a besoin de mesurer, de compter ; cela le rassure et l’apaise. L’enfant qui ne parle presque pas entretient une relation unique avec les chiffres.

Pour survivre au désordre du monde, Yannis s’est fixé deux tâches : « mesurer l’ordre du monde » – en comptant les clients du café et les poissons lors de la pesée au retour des pêcheurs – et « rétablir l’ordre du monde » – grâce à ses pliages. Il a ainsi le sentiment de restaurer l’ordre du monde et de donner une forme au chaos.

Le jour où le grand-père meurt, c’est Eliot qui s’occupe de Yannis. Si l’enfant est au début méfiant, une indéfectible amitié se noue finalement entre eux. Eliot a la soixantaine, il ne s’est jamais remis du chagrin causé par la perte de sa fille unique dix ans auparavant. Architecte, il est fasciné par le Nombre d’Or. Pour Yannis, Eliot ne crée pas de désordre, au contraire du reste du monde. Il se sent rassuré à ses côtés. Chaque jour, l’architecte lui offre un dessin et lui raconte un épisode de la mythologie, pour l’aider à apprivoiser le monde et ses émotions.

Le fragile équilibre de l’île se trouve menacé par le projet de construction d’un complexe hôtelier ; une menace qui prend pour Yannis la forme d’une pieuvre emprisonnant l’île entre ses tentacules.

Un beau roman qui offre matière à réflexion sur les liens entre les êtres, l’amour et l’amitié. Une lecture sensible et poétique, mais à laquelle il m’a manqué un je ne sais quoi pour l’aimer vraiment… En fait, j’ai eu la même impression d’éparpillement qu’Hélène ! Il est dommage que l’auteur ait voulu aborder autant de thèmes dans un si court roman ; philosophie, autisme, tourisme, théâtre, religion… J’aurais aimé que le roman se concentre davantage sur la figure de Yannis, son amitié avec Eliot. De ce fait, le roman m’a légèrement glissé des mains par moments.

Paul Vacca – Comment Thomas Leclerc 10 ans 3 mois et 4 jours est devenu Tom L’Éclair et a sauvé le monde ****

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Éditeur : Belfond – Date de parution : avril 2015 – 279 pages

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Il y a quelques années, j’étais littéralement tombée sous le charme du premier roman de Paul Vacca, La petite cloche au son grêle. Quand mon regard a croisé ce curieux roman au titre à rallonge, cela m’a tout de suite intriguée et je me suis ruée dessus à la bibliothèque.
Dans ce roman nous est contée l’histoire de Tom, petit bonhomme de dix ans qui porte des lunettes et une houppette, et qui fait son entrée au collège. Nous sommes en 1968. Tom n’est pas comme les autres : il est atteint d’autisme. Mais à l’époque le nom n’existe pas encore, les médecins ne savent pas ce que c’est. Pauline, la mère de Tom, est désespérée par les diagnostics des médecins tous plus évasifs les uns que les autres. Dans la cour de récréation, Tom reste dans un coin, à rêver en dessous des arbres-mondes, le visage impassible. En classe, il est capable de résoudre un problème de mathématiques en quelques secondes.

C’est en se plongeant dans un comic book dérobé dans la salle d’attente d’un médecin que Tom a une révélation : s’il est si différent des autres enfants de son âge, c’est qu’il a des super pouvoirs ! Il se sent soudainement proche de Batman, Superman, le Surfer d’Argent… Et il décide d’utiliser ses pouvoirs pour faire le bien autour de lui.

Chaque jour, Tom a une mission différente : sauver un chien des Thénardiers, sauver Granny qui perd la tête, apprendre à sourire, apprendre à se faire des amis… Chacun de ses pouvoirs provient d’un merveilleux et d’une magie du quotidien : quand il fait se téléporter un objet, il le glisse en fait sous son col roulé. Quand il veut voyager dans le temps, il ouvre les albums photos qui sont sa machine à remonter le temps… Les pouvoirs naissent en fait d’un quotidien réenchanté par le regard de cet enfant différent.
Tom est un petit garçon terriblement attachant. Qui se pose énormément de questions et qui, à travers l’utilisation de ses pouvoirs et ses réflexions pour sauver le monde, va chercher à comprendre comment vivre comme les autres : comment se faire un ami ? Comment sourire ? Toutes ces choses qu’il ne sait pas faire. Il se plonge longuement dans les livres pour tenter de comprendre le monde qui l’entoure.

Les personnages secondaires ont tous une folie douce qui coule dans leurs veines : sa mère Pauline qui se fait beaucoup de soucis, son père Serge qui devient self-made-man, Palma la Méduse avec qui il tourne des films dans leur repaire secret, Granny sa petite mamie qui perd la boule, Thierry qui lui fait visiter la bibliothèque de son psychanalyste de père qui délivre les gens par le rayon X de la pensée…
L’écriture de Paul Vacca est un enchantement. Il croque son univers avec drôlerie et merveilleux et nous livre un roman plein de malice et d’ingéniosité. Une lecture très émouvante (oui, j’ai eu ma petite larme de croco à la fin… Ce qui est très rare!!).

En bref, c’est un véritable coup de cœur

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« Ce jeune garçon au visage impassible est perdu dans ses réflexions. Qu’est-ce que cela signifie, être mort ? Que devient-on ? Que devient l’âme ? Il pense aux étoiles mortes, au commencement de toute chose quand il n’y avait rien. Alors oui, le jeune garçon ne montre aucune émotion, mais il a le vertige. Le vertige des questionnements sans fin. »