Stephen Markley – Ohio ***

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Albin Michel – Terres d’Amérique – août 2020 – 560 pages

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« Il est difficile de dire où cela s’achève et même où cela a commencé, car on finit fatalement par se rendre compte que la linéarité n’existe pas. Tout ce qui existe, c’est ce lance-flammes délirant, ce rêve collectif dans lequel nous naissons, voyageons et mourons. »

Été 2013. Six ans après l’enterrement du caporal Rick Blinklan, un des membres de leur bande, quatre anciens camarades de lycée se retrouvent par hasard dans leur petite ville natale, New Canaan, en plein coeur de l’Ohio. Ils sont trentenaires. Le temps les a plus ou moins épargnés, plus ou moins marqués. En débarquant à New Canaan, ils se souviennent de ce qu’ils étaient, de leurs années lycée. Ils se confrontent, souvent malgré eux, au passé. Leurs amours, leurs folies, leurs échecs. Chaque partie se concentre sur un des personnages…

Il y a Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire à la Nouvelle-Orléans, devenu toxicomane. Il débarque à New Canaan pour y livrer un mystérieux paquet…

Quant à Stacey Moore, elle revient pour revoir la mère de son ex petite-amie et régler ses comptes… Elle repense à son frère aîné Patrick, qui n’a jamais accepté son homosexualité.

Danny Eaton, hanté par ses souvenirs de la guerre, a besoin de revoir Hailey, la fille avec qui il a perdu sa virginité au lycée et dont il était fou.

Enfin, Tina Ross est bien décidée à revoir le mec qui a brisé sa vie.

A travers cet épais roman, Stephen Markley dresse le portrait d’une jeunesse américaine désabusée et meurtrie par le 11 septembre, la guerre… Une jeunesse tiraillée, entravée, dont les blessures peinent à se refermer. Un pavé dense, pour lequel j’ai pris mon temps, dans lequel je me suis immergée. Ohio est un roman noir de chez noir, sans concession, qui m’a tour à tour secouée, révoltée, émue.

« La littérature, c’est une immense conversation qui transgresse toutes les limites définissant notre pensée : les frontières, notre durée de vie, les continents, les millénaires. »

Laurence Tardieu – A la fin le silence ****

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Éditeur : Seuil – Date de parution : août 2016 – 176 pages

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La narratrice est en train de vivre un chagrin intérieur : on s’apprête à mettre en vente la maison de vacances familiale. Cette maison, elle la connaît depuis qu’elle a l’âge de trois ans, où elle y a passé tous ses étés, en famille, avec ses parents, ses enfants, puis entre amis ; elle y est intimement liée. Elle souhaite en faire un roman, mettre en mots la déchirure qu’elle ressent, mais les attentats du 7 et du 9 janvier 2015 surviennent à Paris… Sphère intime et sphère publique se retrouvent alors dans la même ligne de mire, se croisent et s’entrechoquent. Intérieur et extérieur se fissurent ; tout semble lui échapper. Dans le même temps, la jeune femme est occupée à donner la vie…

Par moments le texte n’a plus de points, les mots se bousculent à toute allure et sans raison dans l’esprit de la narratrice, témoignage de la confusion qui l’habite depuis ce premier mercredi de janvier 2015. Elle a littéralement « la sensation que la violence du monde nous est rentrée sous la peau. »

Au fil des mots, j’ai découvert un texte à fleur de peau, très sensible & sensitif ; un texte fait de sensations, ressenties face aux attentats mais aussi face à la perte de cette maison qui symbolise l’enfance, la joie, la jeunesse, le passé qui s’enfuit. Évocations de couleurs, d’odeurs, de souvenirs par petites touches, par détails choisis. L’écriture devient le refuge de sa douleur présente et de son bonheur passé.

L’écriture de Laurence Tardieu, infiniment poétique, nous touche droit au cœur et dans les mots / maux qui s’enchaînent les uns à la suite des autres, les uns aux autres, à bout de souffle, nous ne pouvons que nous reconnaître. Un livre qui se révèle essentiel, indispensable.

Un coup de cœur, et un livre qui se retrouve hérissé de marque-pages…

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« Au fil du temps, ma peau, mon corps, mon âme se sont attachés à la maison, à force de s’y attacher, s’y sont agrégés, à force de s’y agréger s’y sont incorporés. Ses fondations sont devenues une part de mon ossature. J’y ai construit mon espace de sécurité intérieure. »

« Par quel poignant hasard deux menaces ne cessaient-elles depuis plusieurs semaines de grandir en parallèle dans ma vie, l’une, la menace terroriste, partagée par tous et concernant le monde, l’autre, la perte de la maison, intime, si dérisoire en comparaison de la première qu’elle en devenait indicible ? »

« Il me semblait parfois que j’avais perdu quelque chose, que je l’avais perdu pour toujours,. A d’autres moments, il me semblait que j’avais été chassée du monde que j’avais toujours habité. »

« Qu’est-ce qui avait fait que jusque-là ta vie avait été préservée, même si tu avais parfois ployé, même si tu étais parfois tombée ? A quoi cela tenait-il donc que tu sois toujours vivante ? »