Stéphane Servant – Le Cœur des louves ***

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Editeur : Rouergue – Date de parution : août 2013 – 541 pages

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Alors que l’été touche à sa fin, Célia arrive seule dans la vieille maison de sa grand-mère, où elle attend que sa mère la rejoigne. Mère et fille se retrouvent dans ce petit village perdu au fond d’une vallée, entouré de montagnes couvertes de forêts, avec son lac Noir, aux eaux si sombres qu’elles ont fait naître de curieuses légendes. Leur retour fait resurgir de vieilles rumeurs sur la grand-mère ; on dit qu’elle était une sorcière. Dans ce genre de petit village, tout le monde se connaît, les langues – de vipère – se délient facilement et rien ne s’oublie.

A deux reprises, Célia est mise en garde : elle doit se tenir à l’écart du Moulin, où vivent Andréas et Alice, avec leur père alcoolique et violent, Thomas. Alice, c’est l’enfant solitaire aux yeux couleur de nuit avec qui Célia jouait – elle lui racontait que les marques qu’elle avait sur le corps, c’était les bêtes de la forêt qui les lui faisaient. Devant tant de mystère, et face à l’obscurité de son passé, Célia cherche des réponses.

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Un roman énigmatique, qui oscille de façon entêtante entre réel et fantastique… Les chapitres alternent le présent de Célia et le passé de Tina, la grand-mère. Un roman sublime et terrible, qui se déploie peu à peu, qui monte en puissance au fil des mots qui défilent, entre synesthésie et animalité.

L’atmosphère de ce petit pavé est envoûtante, empreinte de mystère – entre mensonges, trahisons et superstitions. Ce retour à l’état sauvage et ces légendes vieilles comme le monde m’ont beaucoup plu. C’est brut, poétique, sauvage. Je me suis délectée en plongeant dans ce roman de Stéphane Servant, dont l’univers m’a par moment rappelé celui de Carole Martinez.

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« Un soir où les mots sont épuisés, elle réalise que dans chaque histoire se cache un mensonge, comme un serpent sous une pierre. Et c’est à ce moment-là, elle en est presque sûre, qu’elle cesse d’être une enfant. »

« Tous vivent avec le poids d’un rôle qui leur a été assigné. C’est comme une mauvaise pièce de théâtre où les acteurs ne pourraient jamais retrouver qui ils étaient, qui ils sont vraiment. Condamnés à être quelqu’un d’autre. A vivre à côté de leur vie. »

« Parce que nos cœurs blessés nous rendent plus sauvages que des animaux. Parce qu’un amour déçu tue plus sûrement que la haine. »

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Joy Sorman – La peau de l’ours ***

SORMAN Joy COUV La peau de l'ours

Éditeur : Gallimard – Date de parution : 2014 – 156 pages

Le roman débute au présent par le récit primitif de la naissance de cet être hybride, né de l’accouplement d’un ours avec une femme. Aucun indice de temps ou de lieu ne nous est donné, l’action se déroule comme dans un conte. Mais un conte monstrueux : Suzanne, jeune femme gardant un troupeau de moutons, se fait enlever par un ours. Après plus de trois ans de captivité dans la grotte de l’ours, où elle se fait violer par ce dernier, elle est libérée par des promeneurs qui passaient pas là. On découvre avec elle un enfant dont le corps est entièrement recouvert d’un fin duvet roux. Sa mère est humiliée sur la place publique, traitée de sorcière et envoyée dans un asile…

Ce singulier récit commence vraiment avec la voix narrative de cette créature mi-homme mi-bête, cet être sans nom, qui perd peu à peu toute apparence humaine. Vendu à un montreur d’ours puis à un organisateur de combats d’animaux, il passe de mains en mains, d’exil en exil, pour finalement traverser l’océan, essuyer des tempêtes et marcher des jours et des jours sur une terre caniculaire pour arriver dans un cirque où il rencontrera des créatures extra-ordinaires, avant de faire une rencontre décisive dans un zoo…

Nous nous retrouvons dans la peau de cet ours et nous voyageons dans les méandres de ses pensées. Cet ours, qui n’a rien d’humain et qui pourtant ne sera jamais vraiment un animal comme les autres, passe sa vie à se chercher, enchaîné et soumis à l’homme. « Être ours et homme, n’être ni ours ni homme, pourtant un jour avoir été comblé, avoir su où me tenir enfin… »

J’avoue avoir été bien déroutée au début, avec la scène de viol. L’absurde se même à l’horreur et au grotesque dans cette scène et nous basculons de l’autre côté du miroir, dans un monde où les ours passent des pactes avec les hommes et les rompent en violant par exemple des femmes ou en dévorant des enfants…

L’atmosphère de ce curieux roman, entre humanité et bestialité, m’a fait penser à l’univers de Véronique Ovaldé. Et quand l’ours se retrouve dans ce cirque des curiosités, j’ai pensé également au Freak Show d’American Horror Story.

Mais j’ai bien aimé ce récit écrit d’une patte de velours, dans une langue poétique et qui résonne comme une ode au monde animal.

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« Je découvre le pouvoir des bêtes sur les esprits humains, un pouvoir bien plus fort que celui, misérable, que j’exerçais avec le montreur, le pouvoir de ranimer la démence, de provoquer la transe, une dévotion absolue, un amour affamé, un espoir insensé – qu’attendent-ils de nous ? Nous prennent-ils pour leurs sauveurs ? Je croyais être un roi déchu, je suis peut-être un dieu, tombé, soumis, domestiqué, mais un dieu. »

« Au cirque, ce sont les bêtes bien plus que les hommes que l’on vient contempler. A moins que les hommes ne soient des bêtes. »

« Au brouhaha de l’humanité puis au silence de mort succède maintenant un concert animal, écheveau sonore qui grossit, s’étend, ne cessera qu’au lever du jour, s’éteindra aussi subitement qu’il est né. Tous les chants de la nature s’entrelacent t se superposent, oiseaux, félins, reptiles et fauves unissent leurs voix palpitantes et chacun de leur souffle me parvient distinctement, je pourrais isoler chaque note de cette chorale qui me propulse dans des états de transe et de douleur. »