Dan O’Brien – Bisons des Grandes Plaines ***

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Au Diable Vauvert – juin 2019 – 233 pages

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Dans cet opus, Dan O’Brien nous raconte le Bison des Grandes Plaines, cet animal majestueux à l’histoire tragique. Cet animal qui connaît mieux que quiconque l’histoire des Grandes Plaines. L’auteur expert de la faune et de la flore américaines, voix par excellence du nature writing, nous livre son histoire et son symbolisme.

« Quiconque est venu dans les Grandes Plaines, a passé des heures seul avec un troupeau de bisons et a regardé dans leurs yeux sombres, témoins d’un autre monde, en a été changé à jamais. Oublier ces yeux est impossible. Nul autre puits de sagesse n’est aussi profond. »

Dan vit avec son épouse au bord de la rivière Cheyenne. Leurs terres sont entourées par les prairies nationales de Buffalo Gap, et situées en bordure du parc national des Badlands et de la réserve indienne de Pine Ridge. Il s’occupe de la Wild Idea Buffalo Compagny, l’élevage extensif de bisons qu’il a créé en 1997.

Un récit passionnant sur les bisons, les Grandes Plaines et les Amérindiens – les trois sont liés. Quand progrès rime avec destruction des écosystèmes. Un livre militant, écologiquement engagé, à découvrir absolument.

« C’est l’un des paysages les plus exploités et les moins protégés du monde. Les historiens détiennent une partie de son histoire, les scientifiques, les colons et les Indiens en détiennent eux aussi une partie, mais seuls les bisons connaissent toute l’histoire. »

Claire Messud – La fille qui brûle ***

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Folio – 2019 – 294 pages

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Julia et Cassie sont amies depuis toujours. Meilleures amies, quoi qu’il arrive. Puis se profile l’adolescence. L’été de leurs douze ans, elles travaillent ensemble dans un chenil, puis découvrent, enfoui au coeur de la forêt, un ancien asile psychiatrique. Il n’y a rien à faire l’été dans ce petit bled de Royston, elles s’ennuient. Alors elles s’inventent des vies dans les bâtiments lugubres et fascinants de l’asile – ce lieu abandonné, rien qu’à elles. Le temps passant, l’asile symbolisera l’enfance perdue, les derniers temps de l’insouciance – le théâtre de leurs derniers jeux d’enfants, le temps d’un été.

C’est le dernier été – avant l’éloignement, la trahison. A la rentrée suivante, elles entrent au collège ; Cassie laisse tomber Julia pour une fille insupportable – Le Poison. Et puis, des rumeurs commencent à courir sur Cassie. Jusqu’à sa disparition.

Cette histoire d’amitié a provoqué en moi de nombreux échos littéraires – elle m’a rappelé l’amitié si complexe qui uni Lila et Elena dans la saga de L’Amie prodigieuse de Elena Ferrante. J’ai aussi pensé à Joyce Carol Oates ; cette façon de décrire l’adolescence – une insidieuse métamorphose – et ses dérives, l’atmosphère du roman, l’analyse de l’amitié qui se retrouve étouffée par l’adolescence.

Un roman sombre et puissant porté par une écriture flamboyante et magnétique, qui m’a happée et fascinée.

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« Vous entrez au collège, et vous réfléchissez à toutes ces choses. Le monde s’ouvre sous vos yeux ; l’histoire se déploie derrière vous et l’avenir devant vous, et vous prenez soudain conscience de la vie intérieure, sauvage et inconnaissable, de chaque personne autour de vous, conscience que chacun vit dans un monde muet aussi riche et étrange que le vôtre, et que vous n’avez aucun espoir de connaître quoi que ce soit à fond, pas même vous. »

« Comment aurais-je pu expliquer que, pour moi, tout est jeu, tout est théâtre ? Chacun de nous revêt son costume de scène, son masque, et fait semblant. Nous prenons le vaste tourbillon insaisissable et infini d’événements et d’émotions qui nous entoure, dans lequel nous sommes immergés, et nous en faisons un récit simplifié, une histoire simple que nous présentons comme une vérité. »

Sebastian Barry – Des jours sans fin ***

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Folio – avril 2019 – 304 pages

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Nous sommes dans les années 1850, Thomas McNulty n’a même pas quinze ans et il débarque d’Irlande, fuyant la Grande Famine, pour tenter sa chance en Amérique. Au détour de ses errances, il rencontre John Cole, qui devient son seul ami et l’amour de sa vie. John et ses « yeux profonds comme une rivière ». Ensemble, ils cherchent à survivre, ils cherchent du travail : le « pain céleste ». C’est Thomas qui prend la parole et raconte leurs aventures, parfois tendres, souvent cruelles : « On était comme deux copeaux de bois dans la rudesse du monde. »

Jeunes adolescents, ils commencent par se travestir en jeunes filles et dansent dans un saloon pour divertir des mineurs. Ils s’enrôlent ensuite dans l’armée, se mettent en route vers la Californie et combattent sauvagement les Indiens des Plaines de l’Ouest, les colons souhaitant qu’on les en débarrassent… C’est au cœur des ces scènes d’une sauvagerie innommable qu’ils se prennent d’affection pour une enfant sioux, Winona. Leur service accompli, ils se travestissent à nouveau en femmes et montent des spectacles. Et puis, la guerre de Sécession s’invite dans la danse.

Sebastian Barry s’intéresse ici à une période de l’histoire américaine qui m’intéresse particulièrement ; une période âpre et noire. Brutale aussi, où la sauvagerie n’épargne ni les femmes ni les enfants. On suit cette famille insolite, composée d’un couple homosexuel et de leur fille adoptive sioux, Winona.

Un roman magnifique, porté par la voix émouvante de Thomas – ou Thomasina. Avec ses propres mots, sa façon de parler, cet homme déraciné tiraillé entre deux pays et deux identités nous livre son témoignage. Mêlant la grande Histoire à la petite, son regard se pose sur son époque avec acuité et lucidité.

Des jours sans fin est un roman qui m’a pris aux tripes et m’a fait battre le cœur.

« Pourquoi Dieu veut qu’on se batte comme des maudits héros, tout ça pour nous réduire à des morceaux de chaire calcinée dont même les loups voudraient pas ? »

« On est bizarres, nous autres soldats engoncés dans la guerre. On est pas en train de discuter des lois à Washington. On foule pas leur grandes pelouses. On meurt dans des tempêtes ou des batailles, puis la terre se referme sur nous sans qu’il y ait besoin de dire un mot, et je crois pas que ça nous dérange. On est heureux de respirer encore quand on a vu la terreur et l’horreur qui, juste après, se font oublier. »

« Parfois, on sait qu’on est pas très intelligent. Pourtant, parfois le brouillard de vos pensées se lève, et on comprend tout, comme si le paysage venait de se dégager. On se trompe en appelant ça sagesse, c’en est pas. Il paraît qu’on est des chrétiens, des choses comme ça, mais c’est pas vrai. On nous raconte qu’on est des créatures de Dieu supérieures aux animaux, mais tout homme qui a vécu sait que c’est des conneries. »

 

Eleanor Henderson – Cotton County ****

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Albin Michel – mars 2019 – 656 pages

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Cotton County, Géorgie, 1930. La toute jeune Elma Jesup – à peine vingt ans, fille de métayer, fiancée à Freddie Wilson, le petit-fils du propriétaire de leurs terres – met au monde des jumeaux, dont l’un est blanc et l’autre noir… Passée la stupéfaction, viennent les comptes à régler… C’est Genus Jackson qui en fait les frais ; l’ouvrier noir qui travaille dans les champs de coton alentours sous les ordres de Juke, le père d’Elma, est immédiatement accusé de l’avoir violée. Pendu à un arbre, il est ensuite lynché par une foule haineuse, puis traîné sur des kilomètres histoire que tout le monde puisse se délecter de sa mise à mort.

Malgré la suspicion générale et la ségrégation raciale qui bat son plein dans le Sud à cette époque, Elma choisit d’élever ses enfants sous le toit de son père avec l’aide de Nan, sa jeune et fidèle domestique noire qu’elle considère comme sa sœur. Cette dernière est la fille de Ketty, leur ancienne domestique, emportée par un cancer il y a quelques années ; ce même cancer que la mère voulu tenir éloigné de sa fille en lui coupant la langue à l’âge d’un an… Les deux enfants ont grandi ensemble dans cette ferme à l’intersection de la String Wilson Road et de la Twelve-Mile Road. L’une dans l’absence maternelle et l’autre dans l’attente du retour paternel. L’une parlant pour l’autre.

Je découvre un récit dense qui déroule au fil des chapitres l’histoire de cette famille atypique. La petite et la grande histoire s’entremêlent avec talent sous la plume de Eleanor Henderson. Cotton County est un de ces romans américains qui, une fois commencé, devient complètement addictif ; les pages se tournent toutes seules. Pas une seule longueur à déplorer, la romancière tient en haleine son lecteur et le ferre du premier au dernier mot.

L’intrigue nous fait voyager dans le temps, on passe d’un personnage à l’autre et d’une génération à l’autre avec une grande fluidité. Une fresque familiale impressionnante se dessine sous nos yeux, entre bestialité humaine et grandeur d’âme.

Un roman époustouflant et virtuose – qui nous rappelle à la fois Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur et l’atmosphère d’un roman de Carson McCullers – qui m’a fait palpiter le cœur et que je ne suis pas prête d’oublier… Elma, Nan, Juke, Sterling et Ketty vont occuper encore un moment ma mémoire.

Lecture effectuée dans le cadre du #PicaboRiverBookClub

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« Elle repensa alors au couteau de sa mère, à sa langue, enterrée là-bas sous l’arbre à calebasses, et pendant un instant vertigineux, elle comprit : lorsqu’on vous a fait du mal, il vous faut parfois faire du mal en retour à ceux que vous aimez, pour être capable de supporter l’amour que vous leur vouez. »

R.J. Ellory – Papillon de nuit ****

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Éditeur : Sonatine – Date de parution : juin 2015 – 516 pages

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Je me suis lancée dans un petit pavé, pour changer ! Il y a certains livres que l’on commence, tout en sachant qu’on va les adorer. Papillon de nuit est de cette trempe !

Nous sommes en 1982. Daniel Ford se retrouve dans le couloir de la mort. Incarcéré injustement il y a dix ans pour le meurtre de son meilleur ami, Nathan. Il ne lui reste qu’une trentaine de jours à vivre, avant son exécution. Tous les jours, le père John Rousseau recueille ses dernières confessions, dans le « Salon de Dieu ».

Le récit alterne le présent du couloir de la mort et le passé : les souvenirs se déroulent page après page et nous plongeons avec fulgurance au cœur de l’Amérique des années 60 : l’assassinat de Kennedy, la lutte des Noirs pour leurs droits civiques, Martin Luther King, le début puis l’enlisement de la guerre du Vietnam…

Tout commence par un sandwich au jambon cuit partagé. Nous sommes en Caroline du Sud. Daniel rencontre Nathan Vernet, un enfant noir. Ils ont six ans. Ils deviennent immédiatement complices et ne se quitteront plus. « Ça avait commencé avec un sandwich au jambon cuit, le meilleur de Caroline du Sud, et ça s’achèverait avec une Lucky Strike et une promesse de mort inévitable. »

Les souvenirs s’égrènent avec mélancolie, le passé de Daniel se redessine entre les murs de la prison tandis qu’il nous raconte l’histoire de sa vie. Il repense aux personnes qui ont marqué sa vie : Eve Chantry et son papillon de nuit, Caroline Lanafeuille son premier amour, Linny Goldbourne et son grain de folie…

« J’étais allé à Atlanta pour pleurer Martin Luther King. J’avais grandi avec des garçons qui étaient désormais morts dans une vaste jungle à l’autre bout du monde. J’avais fumé de l’herbe, fait l’amour dans le sable près de Port Royal Sound, bu de la tequila avec du sel et du citron… »

Tout comme dans Seul le silence, qui était pour moi un énorme coup de cœur, nous sommes ici à la frontière entre le thriller et le roman : il n’y a pas vraiment de suspens insoutenable et pourtant je n’ai pu m’empêcher de tourner les pages avec frénésie : l’histoire est réellement prenante, on ressent une sorte d’addiction pour les mots d’R.J. Ellory.

C’est un roman puissant et magnifique, qui nous livre une incroyable fresque de l’Amérique des sixties, sous fond de complot, dont on boit littéralement les mots. A lire absolument !

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« Je crois que certaines choses, juste quelques-unes, n’appartiennent qu’à soi et à Dieu. »

« Le recul, notre conseiller le plus cruel et le plus perspicace, éclaire si facilement nos erreurs de jugement. »

« Aimer, vivre, perdre : ces choses sont simplement humaines, et peut-être disent-elles quelque chose du monde. Mais les faire deux fois dit quelque chose de soi. »

« Ces souvenirs étaient depuis si longtemps minutieusement pliés dans un tiroir au fond de mon esprit. Maintenant, tandis que je les dépliais, les tenais, les aérais à la brise de mes mots, j’avais conscience de leur tonalité et de leur odeur, de leur couleur et de leurs sons, et des sentiments qu’ils suscitaient en moi. »