Juan Gabriel Vásquez – Le bruit des choses qui tombent ***

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Éditeur : Seuil – Date de parution : août 2012 – 292 pages

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A l’aube de ses quarante ans, Antonio Yammara se souvient de Ricardo Laverde, un homme très secret qu’il a fréquenté dans une salle de billard à Bogotá. Un soir, alors qu’ils marchent dans la rue, deux hommes à moto abattent Laverde et blessent grièvement Antonio.

A la suite de cet épisode traumatique, Antonio n’est plus le même, il a peur de tout, du noir, de la ville. Deux ans plus tard, il reçoit l’appel d’une femme qui dit s’appeler Maya et qui serait la fille de Ricardo Laverde. Comprenant que pour pouvoir se débarrasser de son angoisse, il doit résoudre l’énigme Laverde, il décide de la rejoindre. Ensemble ils vont remonter le fil du passé et des souvenirs. A travers le témoignage de Maya et les lettres de ses parents, Antonio découvre peu à peu le passé de cet homme qui l’obsède tant.

Le titre énigmatique de ce roman m’a tout de suite attirée. En l’ouvrant, j’ai fait une plongée vertigineuse dans la Colombie à la fin des années 60, tiraillée par les trafics de drogue et la corruption. On suit le narrateur dans les ruelles de la Candelaria, au cœur de Bogotá, cette ville où la nuit tombe en quelques secondes, et sur les routes poussiéreuses de La Dorada, dans la vallée de Magdalena.

Dès les premières pages, j’ai été intriguée par cet homme, Ricardo Laverde : il parle peu, se confie rarement. Le narrateur ne sait pas grand chose de sa vie et nous non plus. On a envie d’en savoir plus.

L’écriture de Juan Gabriel Vásquez est sensible, très évocatrice : les mots nous transportent immédiatement. J’ai été fascinée par sa façon de raconter les histoires, la puissance poétique de ses mots et la beauté de certaines réflexions sur la mémoire, le souvenir et l’être humain en général.

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« Nul ne sait à quoi sert le souvenir, s’il s’agit d’un exercice profitable ou qui peut se révéler néfaste, ni en quoi l’évocation du passé peut changer ce que l’on a vécu, mais, pour moi, me remémorer Ricardo Laverde avec précision est devenu un besoin urgent. »

« Il n’y a pas de manie plus funeste ni de caprice plus dangereux que de spéculer ou de conjecturer sur les chemins qu’on n’a pas empruntés. »

« C’est le bruit des vies qui s’éteignent, mais aussi celui d’objets qui se brisent. Le bruit des choses qui tombent, un bruit ininterrompu et par là même éternel, un bruit sans fin qui continue de retentir dans ma tête depuis ce soir-là et ne semble pas vouloir en partir. »

« L’âge adulte nous donne l’illusion pernicieuse de contrôler notre vie et sans doute dépend-il  de ce leurre. »

Véronique Ovaldé – Le sommeil des poissons ****

le sommeil des poissons

Éditeur : Points – Date de parution : 2013 – 160 pages

4ème de couverture : « Tout en haut du mont Tonnerre, dans un drôle de village peuplé de femmes, l’une d’entre elles, la mano triste, attend patiemment dans sa maison à courants d’air. Elle attend les hommes qui remontent du fleuve à chaque saison douce, et surtout Jo géant, avec son cœur tout miel… Un voyage aux airs de conte, doux et inquiétant. »

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Le sommeil des poissons est le tout premier roman de Véronique Ovaldé, qui s’est surtout fait connaître grâce à son roman Ce que je sais de Vera Candida, qui a obtenu en 2009 le Prix Renaudot des Lycéens et le Prix France Télévisions. Ce premier roman ouvre le bal d’un univers très singulier et étonnant ; c’est en effet un véritable ovni littéraire : est-ce un conte ? une fable ? un roman ? ou encore, un thriller ?

Tout en haut du mont Tonnerre, il existe un village peuplé essentiellement de femmes, les « madous ». Parmi elles, il y a la mano triste, jeune femme en proie aux idées noires, qui semble toujours au seuil de l’attente dans sa grande maison à courants d’air. Le quotidien de ces femmes est rythmé par le cycle des saisons. Les hommes remontent le fleuve à chaque saison douce et la saison des pluies marque l’arrivée de la maladie grise qui s’empare des femmes trop vulnérables… La mano triste attend, luttant contre la maladie grise qui rampe sur les murs et tente de s’emparer d’elle, dans sa maison absorbée par la pluie, aux remugles de pierres humides, de terre et de mousse. Un jour, Jo le géant débarque au volant de sa Chevrolet jaune citron, « gros insecte acidulé qui bourdonnait sur les routes », avec le Bikiti, petite fouine, petit ragondin qui lui sert de « homme managé ».

A travers ce roman aux accents surnaturels, nous pénétrons dans des contrées inconnues et lointaines ; l’époque et le lieu sont indéterminé, l’intrigue pourrait très bien se dérouler n’importe où dans le monde, ou en dehors du monde… Les personnages comme les lieux sont empreints d’une inquiétante étrangeté. On est immergé dans un univers tout aussi étrange que déroutant, où la folie, la solitude et la sorcellerie hantent ce village perché.

Autant le dire tout de suite, c’est un roman qui peut séduire immédiatement tout comme il peut rebuter et faire fuir  : l’écriture est très particulière. Elle reproduit le style oralisé propre à l’énonciation des conteurs; les marques d’oralité sont nombreuses, les tournures de phrases très familières dans certains cas, et le texte est parsemé de tics de langage, de jeux de mots insolites, de mots qui semblent inventés tellement ils sont curieux. Dans mon cas, ce fut un coup de cœur! De ce roman spectaculaire, il émane une force d’écriture singulière, voire irréelle. On est véritablement saisi et captivé à sa lecture.

Le récit frôle l’horreur, il est empreint de la féerie des contes, de leur folie… Véronique Ovaldé se joue de la noirceur des contes, elle les réinvente à sa façon. L’auteur dépeint un monde très fantaisiste qui reprend le non-sens et les non-lois de l’univers merveilleux, tout en les détournant dans un savant jeu de cache-cache avec le réel.

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« L’été, sous le mont Tonnerre, est une longue saison de tambour et d’hébétude. Les petits sont dehors et se chamaillent en criailleries aiguës. Les plus jeunes gravissent le mont, se mettent en boule et roulent comme des cailloux jusqu’en bas, débargoulant à toute allure en glapissant. Ronds comme des porcs-épics, ils tournent et tournent dans un grand bruit d’apocalypse. »

« Là-bas, dans la forêt, les singes hurleurs honorent leur nom, les arbres s’agitent dans un froussement d’ailes – les ailes multipliées de milliers d’oiseaux envolés, un bruit de plumes et d’effarouches -, là bas, au fond du fleuve, les poissons dorment, les yeux ouverts, et attendent patiemment leur heure. »