Élodie Chan – Et dans nos coeurs, un incendie ****

Editions Sarbacane – 2021 – 244 pages

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Isadora est nouvelle au lycée. Depuis la mort de son père, sa mère ne tient pas en place, les obligeant à déménager fréquemment. Elle change également souvent de mec. Quant à Tristan, grand solitaire et lecteur des Fleurs du mal, « son cœur porte un scaphandre, ses tympans sont des parois étanches ». Les autres se moquent de lui à longueur de jours.

Les deux adolescents se rencontrent dans les toilettes des garçons du lycée. Isadora est en train de fumer, à deux doigts de foutre le feu aux toilettes ; Tristan tente de se pendre avec la collection de cravates de son père. Et puis, leurs regards se croisent. Le feu s’éteint, les ciseaux d’Isadora sectionnent la corde.

Et dans nos cœurs, un incendie est un roman qui sort de l’ordinaire. Sa composition farfelue interpelle, agace ou séduit : hashtag, bulles de sms, jeux avec la typographie. L’écriture est joueuse, poétique ; les mots dérapent façon Apollinaire. La vie s’immisce dans les mots qui prennent vie, se mettent en scène.

Ce roman est un concentré d’émotions. De fureur – fureur de vivre. C’est l’adolescence et les premières fois. Le soulèvent du cœur. Les envies d’en finir alors que tout commence. Une lecture sensuelle et musicale – la playlist m’a beaucoup plu. Les cinq sens sont convoqués pour brosser le portrait de ces deux adolescents que tout semble opposer et qui pourtant s’attirent.

J’ai aimé Tristan, un personnage à la Martin Page, qui passe son temps libre à lire Baudelaire et à penser à comment se foutre en l’air. Avaler de la lessive, se couper les veines, sauter dans la Marne… Jusqu’à ce qu’il tombe amoureux d’Isadora, une jeune fille impulsive et explosive qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Coup de cœur pour ce roman abrasif, incisif! Tourneboule le cœur, pique les yeux et donne la chair de poule. ❤️

Delphine Bertholon – Grâce ****

Le Livre de Poche – 2013 – 312 pages

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1981. Grâce Marie Bataille écrit son journal, s’adressant à Thomas, son absent de mari qui est représentant de commerce. Toujours par monts et par vaux. Grâce se débat avec son quotidien, ses deux enfants. À 34 ans, elle se sent déjà si vieille. Aigrie. Elle écrit pour ne pas perdre la boule. Car depuis que la jeune fille au pair polonaise travaille chez eux, tout semble s’effriter, se déliter.

2010. Nathan, son fils, débarque pour Noël dans la maison familiale avec ses enfants, jumeaux. Il retrouve sa sœur Lisa, revêche. Sa mère. Cette année, pas d’immense sapin. Quelque chose semble avoir changé ; dans la nuit de Noël, des événements curieux commencent à survenir…

Le roman de Delphine Bertholon, que j’ai trouvé fascinant, alterne entre deux époques – deux voix qui s’élèvent tour à tour. L’une s’adresse à son mari absent. L’autre à sa femme morte six ans plus tôt, en couche. C’est une lecture qui m’a happée dès les premiers mots. L’ambiance nous plonge dans un drôle d’état. Ce secret de famille qui est sur le point d’émerger… Ces événements étranges qui pétrifient chaque membre de la famille. Et cette maison, que Grâce ne quittera jamais. Page après page, l’horreur lentement se dessine.

C’est l’histoire d’une famille qui se décompose au fur et à mesure que les fantômes du passé resurgissent. Un fantôme, en particulier… L’écriture est saisissante, Delphine Bertholon est une magicienne du verbe. Je la découvre avec ce roman et je suis littéralement scotchée par son écriture et l’intrigue si bien ficelée, implacable. Même si je me doute assez vite de l’issue, je reste saisie par la fin. Une lecture magistrale qui offre matières à réflexion sur la beauté, les injonctions à la beauté et à la perfection qui détruisent les femmes.