Kim Liggett – L’année de grâce ****

Casterman – 2020 – 528 pages

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Thierney vit à Garner County, une singulière communauté où les hommes règnent en maître et où les jeunes filles doivent s’exiler l’année de leur seize ans. Elles sont amenées hors de la communauté pour que leur magie se dissipe dans la nature. L’année de grâce. Une année de laquelle aucune fille ne revient indemne. Une année dont personne ne parle. Une année d’épreuves ; survivre aux braconniers, à la forêt. Une année de laquelle on est même pas sûre de revenir vivante…

Dans ce comté, les filles, les femmes, n’ont pas le droit de rêver ni de chanter, doivent porter les cheveux tressés avec un ruban de couleur – blanc quand elle sont enfants, rouges quand elles sont adolescentes et noir quand elles sont épouses.

Un roman hypnotique, captivant dès les premières pages. Un roman emplit de mystère. Folie et violence à laquelle je ne m’attends pas. Un roman qui me fascine autant qu’il m’effraie ; une lecture que je lis, entre horreur et fascination. Ignorance, croyances, superstition, société patriarcale meurtrière. Un roman ado féministe d’une puissance rare.

« Parfois, j’ai l’impression que nous pourrions consumer le monde entier sous les flammes de notre amour, de notre rage et de tous les sentiments qui mènent de l’un à l’autre. »

Ananda Devi – Le rire des déesses ***

Grasset – septembre 2021 – 240 pages

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Veena vit avec sa fille de dix ans dans La Ruelle, le quartier des miséreux et des prostituées ; quartier d’une ville pauvre d’Inde. Veena et la rage qui l’habite depuis l’enfance. Une rage qui menace d’engloutir sa fille. Une fillette qui n’a pas de nom ; pourquoi se fatiguer à lui trouver un nom, alors qu’elle est vouée à disparaître? Un bébé puis une enfant silencieuse, discrète, qui ne parle pas derrière sa cloison lorsque toute la journée sa mère travaille, s’affaire avec les hommes. Qui se trouvera un nom toute seule finalement. Elle s’appellera Chinti, la fourmi.

« Chinti n’est pas une petite fille mais un insecte aux mandibules puissantes, aux antennes sensibles, aux pattes agiles. Celle qui connaît les chemins secrets que d’autres ne connaissent pas et qui peut voir à travers les murs. »

Un jour débarque Shivnath, un swami – un homme de dieu qui se trouve fasciné par la fureur de Veena. Mais quand il rencontre Chinti, il en tombe instantanément fou d’amour. Fou de désir. Pour cette enfant si belle et solaire, il est prêt à tout ; même à l’enlever sous les yeux de sa mère pour la conduire à Bénarès et en faire sa déesse. Veena et les femmes de la Ruelle partent alors à leurs trousses, telle une marée vengeresse.

Le rire des déesses est un roman aussi âpre que poétique où transparaît toute la laideur de l’Inde ; le sort qu’elle réserve aux intouchables, aux femmes, aux filles, aux prostituées – filles de Kali -, aux hijras… Un roman qui donne la voix à tous ces êtres en marge, ces êtres mis au ban de la société indienne.

« Nous sommes la vengeance de la terre et l’immense rage des femmes à jamais agenouillées devant la toute-puissance des hommes. »

Jean Hegland – Dans la forêt ****

Gallmeister – 2018 – 380 pages

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Nell et sa soeur Eva vivent depuis toujours dans une vieille maison au coeur de la forêt. À l’écart de toute grande ville. Leurs parents ont souhaité les élever de cette façon. Sans école. Dans les bois. À étudier ce qu’elles désirent. Mais vient un jour où le climat se dérègle, une infection se répand… Leur mère meurt, puis elles enterrent leur père. Les deux sœurs se retrouvent alors seules. À essayer de capter les informations du monde. À survivre dans ce monde en décomposition. Ce monde qu’elles ne reconnaissent plus.

Nell dévore tous les livres. Quand elle n’a plus rien à lire, elle s’attaque à l’encyclopédie, dans le droit fil de son rêve d’intégrer Harvard. Quant à Eva, elle passe son temps à danser. Danser pour tenir le coup ; danser pour oublier.

Au fur et à mesure de sa lecture de l’encyclopédie, Nell se retrouve assaillie par les souvenirs. Dans son cahier, elle les inscrit, aux côtés de la survie quotidienne. Elle raconte le rationnement, la peur – leurs angoisses face à l’absence de futur.

Et la forêt, qui les entoure – leur rempart. La forêt, lieu de jeux de leur enfance ; la forêt et ses mystères. La forêt qui leur a pris leur père et contre laquelle leur mère les mettait en garde… La forêt, les sauvera-t-elle ou les engloutira-t-elle ?

Une écriture somptueuse! C’est ce qui me happe en premier. L’écriture. Et l’atmosphère. Je me fonds dans ce roman et me laisse porter. Dans la forêt se révèle vite être une lecture intense ; je découvre un roman d’une puissance rare, aux héroïnes inoubliables.

Un roman d’apprentissage où la virtuosité de l’écriture prend aux tripes – un savant mélange de tension et de poésie, de férocité et de douceur, avec cette Forêt omniprésente – personnage central. C’est féministe et féminin, magnifique et tempétueux. ❤

Carys Davies – West ***

Seuil – 2019 – 192 pages

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Pennsylvanie, XIXe siècle. John Cyrus Bellman est un jeune veuf inconsolé qui vit avec sa fille de dix ans, Bess, dans leur petite ferme. A la lecture de la gazette locale, une lueur de vie se met à briller à nouveau dans ses prunelles ; un article mentionne la découverte dans le Kentucky d’ossements gigantesques appartenant à une créature inconnue.

Cette nouvelle pour le moins étrange et farfelue va le faire sortir de son désœuvrement mélancolique. Et lui donner envie de tout quitter pour partir en direction de l’Ouest.

À cet époque, l’Ouest américain demeure en grande partie inexploré. Seuls quelques rares aventuriers ont osé partir à sa conquête. C’est dans ces régions que les Indiens ont été sommés de s’exiler, afin de laisser leurs terres et possessions aux colons.

Bellman se lance dans l’aventure, bien décidé à atteindre puis franchir les Rocheuses, à découvrir si d’autres monstres de cette ampleurs sont encore vivants. Sans l’ombre d’une hésitation, il abandonne sa fille – Bess, cette gamine curieuse, solitaire et grave, qui a grandi dans l’ombre de l’absence maternelle. Qui s’ennuie et passe de longues heures dans la nature, désœuvrée. Qui attend les lettres de son père. Qui ne désire que passer son temps à consulter des cartes et des livres à la bibliothèque pour suivre le parcours de son père.

Bellman abandonne sa fille à Tante Julie, la sœur de Bellman, si revêche. Sans savoir quand est-ce qu’il la retrouvera, sans se rendre compte, surtout, que le monstre n’est pas si loin de chez lui.

On suit le périple de Bellman, son arrivée à Saint-Louis puis les kilomètres dans les forêts, les plaines, les traversées des rivières, les rencontres avec les Indiens. Personne ne le prend au sérieux avec cette histoire de créatures immenses. Mais il continue d’y croire, il s’y accroche coûte que coûte.

West est un court roman absolument fascinant, qui résonne longtemps en nous – à la façon d’une sombre légende.

Nino Haratischwili – La Huitième vie ****

Folio – août 2021 – 1190 pages

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C’est l’histoire d’un chocolat chaud au goût magique auquel personne ne peut résister mais qui porte malheur. C’est l’histoire d’une adolescente qui fugue. C’est l’histoire d’une famille géorgienne sur plusieurs générations, des années 1900 aux années 2000.

Tout commence en 1917 avec Stasia, l’arrière-grand-mère de la narratrice – son caractère facétieux, ses rêves fantasques et son amour de la danse. 1917 et la révolution bolchevique en marche. 1917 et Stasia éprise de Simon Iachi. L’histoire des Iachi commence ainsi.

Un souffle romanesque, dès les premiers mots. Et pourtant ce pavé de plus de 1000 pages avait de quoi impressionner. Je me suis finalement jetée à l’eau, attirée par ce récit à la plume flamboyante et magnétique.

La Huitième vie est un roman dense, puissant, dont la lecture se révèle immédiatement fascinante mais aussi très éprouvante. Certaines scènes m’ont laissée le coeur au bord des lèvres, la gorge nouée.

J’ai été soufflée par l’art incroyable que l’autrice déploie dans la confection de l’intrigue familiale et l’élaboration des personnages, si vivants, si authentiques ; l’intrigue familiale entremêlée. La petite et la grande Histoire s’imbriquent l’une dans l’autre. Pas une seule fois je ne me suis ennuyée, en 1190 pages.

« Tu voulais dire que c’est une chanson sur l’enfance et tu m’as demandé où on conserve son enfance, et je me souviens aujourd’hui encore que je t’ai répondu qu’on la retient dissimulée entre ses côtes, dans les petits grains de beauté et les taches de vin, à la racine de nos cheveux, dans notre coeur ou dans nos rires. »

Une lecture que j’ai dû mettre en pause, pour la reprendre deux semaines plus tard avec un plaisir redoublé.

Une lecture dont je me retrouve désormais orpheline. Niza et sa foule de fantômes vont me manquer, terriblement.

Coup de ❤ pour ce somptueux pavé qui m’aura accompagnée tout l’été.

Ève Chambrot – Tu ***

Envolume – 31 août 2021 – 112 pages

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Tu, c’est cette jeune femme. Harponnée, séduite par un homme en soirée. Un homme célèbre, influent, musicien, adulé. Un homme toujours entouré de femmes à ses pieds. Un homme qui pourtant, va la regarder, elle. Jeter son dévolu sur cette femme si discrète, si anodine.

Tu, pour mieux nous attirer au plus proche des émotions et sentiments qui animent cette femme qui se jette dans la gueule du loup. Qui va lentement se laisser détruire par cet homme.

Tu, c’est le récit, bref et sans appel, de cette relation abjecte et destructrice, dont elle sortira finalement sauve.

Un roman terriblement efficace, à l’atmosphère oppressante, porté par une écriture incisive, qui se dévore le temps d’une soirée.