Joe Meno – La Crête des damnés ***

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Le Livre de Poche – août 2020 – 448 pages

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Nous sommes à Chicago, en 1990. Brian Oswald a 17 ans – loser à binocles et acné persistante – il rêve de devenir star du rock et passe ses heures de cours au lycée catho à imaginer des noms de groupes, des noms de chansons. Rien ne va plus dans sa vie : ses parents sont sur le point de se séparer et il se rend compte qu’il tombe amoureux de sa meilleure amie Gretchen, fan de punk et de bagarres aux poings, cheveux roses, surpoids et caractère bien trempé. 

Le temps d’une année on suit Brian, ses hésitations face au futur, ses tâtonnements pour se trouver, sa peur au fond de quitter l’adolescence, de devenir adulte, sérieux. Ses déboires. 

Le ton du roman m’a tout de suite plu. La voix de Brian est attachante – ce gamin un peu paumé qui s’évade par la musique. « C’était comme si la musique pouvait changer les choses. » La musique rythme sa vie, l’aide à se définir, à s’accomplir. « Pendant toute cette période, je ressentais exactement ce que disais le titre de chaque chanson, aussi désaxé sur cette terre qu’un adolescent venu de Mars. » 

La Crête des damnés est un roman initiatique traversée par la fougue et la révolte adolescente. Joe Meno analyse avec tact et acuité les sentiments qui traversent Brian – ses premières fois, son coeur brisé, ses parents qui s’engueulent, son lycée catholique qui lui lave le cerveau – et nous offre un récit à la première personne emplit d’espoir et de noirceur, mais aussi de mélancolie, qui fait la part belle à la musique. A lire !

Bilan de mes lectures de l’année #2020

Le traditionnel bilan auquel j’ai failli déroger… L’année est passée tellement vite, surtout ces derniers mois. Malgré des journées longues, plombantes, une actualité désastreuse, une crise sanitaire qui ne nous quitte plus. Cette année 2020 aura été bien éprouvante. Le confinement, une épreuve ; y survivre grâce à la lecture, au yoga, à la créativité. Garder espoir, malgré tout. Et puis, début mai, en plein déconfinement, apprendre qu’une petite graine a commencé à germer dans mon ventre.

Parmi mes presque 130 lectures de janvier à décembre, voici les 15 bouquins que je n’oublierai pas ; qui m’ont accompagnée, émue, fait rire. 15 lectures qui m’ont permis de m’extirper du réel angoissant, de continuer à voyager, rêver, vivre d’autres vies que la mienne ; de rencontrer des personnages inoubliables. Des adolescentes et des femmes fortes et puissantes, beaucoup d’émotions, des atmosphères saisissantes et oniriques – littérature française et américaine principalement, littérature ado toujours et un album merveilleux ❤

L’année 2021 nous tend les bras ; elle sera forcément différente. Je vous la souhaite belle, emplie d’espoir. Riche de lectures, d’évasions et d’art, par tous les moyens possibles.

[Cliquez sur les couvertures pour accéder aux chroniques]

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Jón Kalman Stefánsson – D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds ***

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Folio – 2017 – 480 pages

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Ari est un éditeur exilé au Danemark depuis deux ans, sans que l’on sache vraiment ce qui l’a fait fuir. Etouffant au coeur des montagnes islandaises, il abandonne du jour au lendemain sa femme et ses enfants. Un matin, il reçoit un message de son père mourant et se trouve contraint de revenir à Keflavík, cette terre où « nulle part ailleurs en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort. »

Les souvenirs d’Ari resurgissent en même temps qu’il entame son retour sur son île natale. Son enfance dans les années 70, le spectre de sa mère, dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’Ari n’a jamais guéri de son absence.

Le récit de Jón Kalman Stefánsson, entre réalité brute et onirisme, nous transporte dans le passé de cet homme un peu torturé mais aussi dans celui de son grand-père Oddur, un marin intrépide, qui tomba fou amoureux de Margrét, à la beauté renversante.

Poésie et mélancolie entament leur lent ballet. Les lieux sont gorgés de souvenirs et d’insolite – à l’image de ce bar appelé Janvier 1976 – et les personnages lisent trop de poésie et veulent habiter sur la lune.

Aucune linéarité, passé et présent s’entremêlent, se superposent. On saute d’un personnage à l’autre – les digressions sont trop nombreuses, au point que parfois je dois relire certaines pages et me retrouve noyée par tant d’histoires superposéesLe narrateur s’éparpille trop ; d’ailleurs qui est-il ? est-ce un fantôme, un souvenir, une âme du passé ? Ou un double d’Ari, son ombre plutôt ?

J’ai eu beau être agacée par ces digressions incroyables, ce roman demeure magnifique avec de nombreux passages que j’ai eu envie de recopier… Stefánsson a une façon tellement unique de parler de l’amour, de la beauté et de la folie humaine… Sous sa plume, l’Islande et ses fjords, ses montagnes et ses glaciers se déploient, prennent vie. On a l’impression d’y être.

« Ce qui nous empêche de nous désagréger, de tomber en morceaux, de nous transformer en malheur, en plaie suintante ou en pure cruauté, c’est la poésie, la musique : l’art. À la fois excuse et justification de notre existence, à la fois provocation, accusation et cri, en dépit des paradoxes irréconciliables qui habitent chaque être humain, l’art est ce qui nous permet de vivre sans sombrer dans la folie, sans exploser, sans nous transformer en blessure, en malheur, en fusil. Il est ce qui permet malgré tout à l’homme de se pardonner les imperfections de sa condition humaine. »

Jean-Paul Dubois – Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon ***

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Editions de l’Olivier – août 2019 – 256 pages

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Depuis deux ans, Paul Hansen est incarcéré dans une prison provinciale de Montréal. Il partage sa cellule avec Patrick Horton, un Hell’s Angel qui purge une peine pour meurtre. Horton s’avère être un drôle d’énergumène, qui fait frémir les autres et mais a pris Paul sous son aile ; il lui offre ses confessions les plus intimes, ponctuées de jurons, sur la lunette de leurs toilettes communes.

Mais les vrais compagnons de Paul sont les fantômes de son passé ; Winona, sa femme. Nouk, sa chienne. Le pasteur, son père… Un passé qui revient le hanter sans cesse. Comment en est-il arrivé là ? Lui, devenu à 35 ans la bonne fée de l’Excelsior, un immeuble de propriétaires aisés. Pour eux, il est « le superintendant, le concierge, le factotum, l’infirmier, le confesseur, le jardinier, le psychologue, l’électronicien, le plombier, l’électricien, le cuisiniste, le chimiste, le mécanicien, bref l’honorable gardien de ce petit temple dont je possédais presque toutes les clés, dont je connaissais tous les secrets. » Pendant 26 ans, Paul endosse tous les rôles, avec le sourire. Jusqu’à ce que le directeur de l’établissement change.

Le roman alterne passé et présent – on découvre un Paul aux origines danoises assez attachant, un anti-héros qui pourrait être vous comme moi. Il évoque ses souvenirs d’enfance, raconte ses parents, leur rencontre, leur séparation. Chapitre après chapitre, les murs de la prison s’effacent pour laisser place au passé, entre ironie et drame.

Un roman doux amer – savant cocktail d’ironie et d’émotion – que j’ai dégusté paisiblement, savourant l’humour toujours subtil de Jean-Paul Dubois. 

Sarah St Vincent – Se cacher pour l’hiver ***

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Delcourt – octobre 2020 – 348 pages

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Kathleen travaille dans le snack d’un parc naturel en plein coeur des forêts oubliées de Pennsylvanie, les Blue Ridge Mountains. A vingt-sept ans, elle loge chez sa grand-mère, et une aura de solitude semble flotter autour d’elle.

Un soir, alors qu’elle s’apprête à fermer la boutique, un étranger débarque. Il a un drôle d’accent. Elle lui ouvre le gîte pour qu’il y passe la nuit. Il prétend s’appeler Daniil et être un étudiant ouzbek. Cet étranger l’intrigue profondément – il a l’air de fuir quelque chose. Beaucoup de questions restent sans réponses. Et pourtant, la jeune femme sent qu’elle peut lui faire confiance.

Mais le personnage le plus énigmatique demeure sans doute Kathleen. Pourquoi ne veut-elle pas parler de cette douleur qui lui paralyse parfois l’épaule et la hanche ? Pourquoi a-t-elle toujours l’air effrayée ou sur le qui-vive, comme un animal sauvage, traqué ?

Daniil. Kathleen. Deux êtres hantés par leur passé, qui passent leur temps à fuir, à leur façon, et qui vont se lier d’amitié, petit à petit. Les mots et le passé vont jaillir au fil de leurs escapades au coeur de la beauté désarmante des Blue Ridge Mountains – la majesté des forêts, leur solitude à la fois rassurante et effrayante.

Je me glisse à pas de velours dans le roman de Sarah St Vincent, saisie par le mystère qui s’en dégage, la psychologie fouillée des personnages. Et cette nature à la fois majestueuse et imposante. Un premier roman américain abouti et intense, sur la violence et la résilience, mettant en scène une rencontre entre deux personnages que je ne suis pas prête d’oublier. 

Merci au #PicaboRiverBookClub pour cette lecture !

Franck Bouysse – Né d’aucune femme ****

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Le Livre de Poche – août 2020 – 336 pages

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Le père Gabriel a l’habitude des confessions. Dans le petit village où il vit, il connaît la voix de tous ses habitants ; quotidiennement, ils viennent absoudre leur péchés. Mais un jour, la voix d’une femme qu’il ne reconnaît pas se fait entendre derrière la cloison du confessionnal. « Mon père, on va vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile. » Une voix qui hésite à parler. Et qui finit par lui confier le secret des carnets de Rose ; ces carnets cachés sous la robe de ce corps sans vie. Ces carnets qui vont hanter le père jusqu’à sa mort.

Les carnets de Rose s’ouvrent à nos yeux et commence alors un roman à l’atmosphère lourde de mystère, épaisse comme la pois. Qui est Rose, cette femme dont on dit qu’elle a tué son enfant ? D’abord hésitante, la voix entame son récit et imprime immédiatement les esprits. Rose, c’est cette adolescente de quatorze ans, que son père, en proie aux démons de la pauvreté, vend à une famille aussi mauvaise qu’impénétrable.

Né d’aucune femme est un roman qui nous immerge dès les premières pages dans une spirale de noirceur. Au fil des mots de Rose, on s’enlise dans la douleur et l’obscurité, saisis d’effroi par la confession de la jeune fille. C’est noir de chez noir, aucune chance ne semble laissée à l’espoir…

Beauté fulgurante de ce roman – qui nous serre le coeur comme un étau, qui nous le serre jusqu’à le briser. Qui nous maintient en alerte jusqu’au dernier mot. Quelle puissance ! Les mots me manquent pour parler de cette lecture dont on ne sort pas indemne.

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« La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je crois pas que ce mot existe il me convient. Au mois, les mots, eux, ils me laissent pas tomber. Je les respire, les mots-monstres et tous les autres. Ils décident pour moi. Je désire pourtant pas être sauvée. »

Valérie Perrin – Changer l’eau des fleurs ****

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Le Livre de Poche – 2019 – 672 pages

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Violette Toussaint a des voisins assez peu bruyants… Forcément, ils sont tous enterrés six pieds sous terre. Violette est gardienne de cimetière et habite donc juste à côté ; elle ouvre et ferme les grilles, entretien les tombes et recueille les confidences de tous – des gens de passage comme des habitués.

D’elle, personne ne sait grand chose, à part que son mari a mystérieusement disparu il y a vingt ans.

Chapitre après chapitre – comme autant de citations et d’épitaphes – les souvenirs de Violette nous sont dévoilés – à travers une subtile alternance du passé et du présent – et nous prenons connaissance du drame qui a touché sa vie et l’a menée jusqu’à ce cimetière qu’elle ne peut quitter.

Un matin très tôt, un homme frappe à sa porte. Les cheveux en bataille, une allure un peu triste ; il se dit commissaire. Il doit réaliser les dernières volontés de sa mère : répandre ses cendres sur la tombe d’un homme qu’il n’a jamais connu.

Changer l’eau des fleurs est un roman que j’ai dégusté lentement ; c’est une lecture douce et mélancolique. Le texte se déroule à la façon d’une lente mélopée, il suffit de se laisse emporter par les mots et la vie de Violette. Un roman dense qui questionne le deuil, la mort, l’amour, les deuxièmes chances et le passé-douleur qui encombre et plane comme une ombre. Une lecture qui émeut, qui remue, qui secoue, empreinte de douleur mais aussi de douceur et d’espoir. Beauté de ce roman qui m’a saisie par surprise. ❤

Miguel Bonnefoy – Sucre noir ***

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Rivages Poche – 2019 – 176 pages

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C’est l’histoire d’un navire de pirates qui fait naufrage en plein milieu d’une forêt tropicale. Des Européens naufragés en plein coeur des Caraïbes. C’est l’histoire d’un capitaine fou agrippé à son trésor… jusqu’à la mort.

Dans le petit village qui voit le jour pas loin du naufrage, la légende du trésor du capitaine Henry Morgane va infuser et se propager dans les esprits ; les explorateurs et chercheurs d’or se succèdent pour espérer mettre la main sur le butin. Tous passeront par la ferme de la famille Otero et leur plantation de canne à sucre. Parmi eux, Severo Bracamonte, dont la motivation égale la laideur. Il propose a la famille Otero de lui offrir le gîte le temps qu’il trouve le trésor ; il leur promet de leur en donner une partie.

Au début, Serena ne supporte pas cet homme avide et fasciné par l’or. Si Severo fouille la terre à la recherche d’or, Serena la fouille à la recherche de trésors végétaux ; passionnée de botanique, elle récolte, confectionne des herbiers, réalise des croquis et se sent à sa place. Deux êtres que tout sépare et qui, pourtant, vont se trouver.

La beauté de l’écriture m’a tout de suite saisie ; imagée et poétique – chargée de couleurs et de saveurs – elle nous offre un aller simple pour les Caraïbes. Je me suis laissée transporter par le talent de conteur de Miguel Bonnefoy sur ces terres où le destin s’abat cruellement et où la richesse se révèle trompeuse… Sucre noir est un conte terrible, qui oscille sans cesse entre noirceur et luminosité et qui nous ferre du premier au dernier mot.