Joyce Maynard – Un jour, tu raconteras cette histoire ***

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Philippe Rey – 2017 – 432 pages

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Joyce Maynard nous livre son histoire avec Jim, l’homme dont elle est tombée amoureuse à cinquante-cinq ans passés, alors qu’elle ne croyait plus vraiment en la vie de couple, au mariage… Après un divorce et une foule de relations compliquées et sans avenir. Quelques mois après leur mariage, on diagnostique à Jim un cancer du pancréas.

« Comment décrire le moment où son univers s’effondre ? Je l’ai senti dans mon cœur, aussi réel qu’un coup de poignard. J’ai cru que j’allais vomir. »

Joyce Maynard se met à nue. Elle nous confie son histoire intime. L’amour. La maladie de Jim. « Un jour, tu raconteras cette histoire », ce sont les mots de Jim, alors que sa santé décline jour après jour. L’autrice nous décrit la chimio et ses nombreux effets, les opérations. Le corps qui maigrit et vieillit prématurément. Le visage de l’être aimé qui se trouve transfiguré par la maladie.

« C’était comme si l’homme que j’aimais portait une ceinture d’explosifs prête à être activée à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. »

En une succession de chapitres brefs, elle raconte leur combat contre la maladie, son obstination, sa rage de le sauver à tout prix, de gagner ne serait-ce quelques mois, quelques années. La course au meilleur traitement…

C’est une lecture éprouvante et laborieuse, que j’ai hésité à abandonner ou laisser de côté tellement certains passages sont durs. Mais l’écriture demeure magnifique et juste, il n’y a aucun pathos, aucun mélo ; à aucun moment je n’ai ressenti de voyeurisme.

« Couchée à côté de lui une nuit, j’entendais le battement d’un cœur et ne savais pas auquel de nous il appartenait. »

Au-delà de la maladie, le texte de Joyce Maynard développe d’importantes réflexions sur l’amour, la vie à deux, le dépassement de soi, l’acceptation de la fin aussi. Qu’est-ce que le mariage ? Elle n’en a vraiment compris le sens qu’avec l’épreuve de la maladie.

 

Laurine Roux – Une immense sensation de calme ****

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Folio – juin 2020 – 144 pages

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La voix que l’on entend entre ces pages est celle d’une jeune fille ; encore vierge de tout. Et puis un jour dans la montagne, elle rencontre Igor. Lorsque son regard se pose sur lui, son corps fond, son coeur cogne.

« Il y a des gens qui sont bâtis pour exister toujours, leur corps éblouissant érigé pour résister aux assauts du temps, de la maladie et de la mort. Des anatomies de soleil et d’éclat. Igor était de ceux-là. »

Elle tombe amoureuse sans avoir eu le temps de s’y préparer, et elle suit aveuglément Igor à travers la montagne hostile et dévorante ; elle est désormais sienne. Ils voyagent à travers la taïga, font corps avec la nature.

La jeune fille se remémore sa vieille Baba, ses récits aux accents légendaires. Avant de s’abandonner au Grand-Sommeil, la vieille femme lui a raconté des histoires d’avant le Grand-Oubli. A l’abri du vent qui souffle avec acharnement, les petites vieilles aiment se confier à la jeune fille. Comme la vieille Grisha, qui lui confie son passé – son amour aussi dévastateur que fugitif, l’origine des Invisibles, ces êtres mi-humains mi-sauvages aux yeux blancs qui chassent à mains nues et trouvent refuge au coeur de la montagne.

Le récit de Laurine Roux est sauvage, animal ; son écriture brute et poétique. C’est une lecture déroutante, absolument unique en son genre qui m’a subjuguée. Je me suis laissée embarquer au coeur de cette nature inhospitalière.

En quelques pages, grâce à sa plume évocatrice et ample, l’autrice déploie tout un univers aux accents surnaturels et merveilleux, qui me rappelle celui de Véronique Ovaldé et le courant du réalisme magique. On ne sait à quelle époque le récit se déroule ni dans quel pays, mais les lieux et les fleuves ont des accents slaves. L’histoire est empreinte de mystère, où nature et personnages ne font qu’un, où amour et mort sont étroitement liés.

Une très belle pépite littéraire !

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« Rappelle-toi ! La montagne crève l’eau autant qu’elle y sombre et le lac gobe la pierre autant que la pierre le déchire. C’est une union et un combat permanent, une danse brutale dans laquelle les baisers sont des morsures et les coups des ébats. De ces amours hybrides naissent des accidents, et les monstres sont des prodiges. »

Claudine Desmarteau – Comme des frères ***

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L’Iconoclaste – mars 2020 – 320 pages

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« Ça s’est passé un samedi. Depuis, je hais les samedis. J’avais seize ans. Depuis, je ne sais plus si je suis jeune ou vieux. Bien sûr que c’est jeune, vingt-deux ans. Ce que je sais, c’est que mon adolescence a pris fin ce samedi-là. »

Le jour maudit. C’était il y a six ans. Depuis, Raphaël n’est plus le même. Avec Lucas, Thomas, Ryan, Saïd, Idriss, Kevin, ils étaient toute une bande d’inséparables, ils étaient comme des frères. Après le temps de l’enfance insouciante, ils zonent dans les rues de la ville de plus en plus grise, ruminent leur ennui avec des Twix et du Coca… Ils attendent que quelque chose se passe.

Un jour, un nouveau débarque. Quentin et son look un peu ringard, ces cheveux qui pendent à l’arrière du cou…  Très vite, la bande fait pleuvoir sur lui brimades et insultes, de plus en plus cruelles. On l’appelle « Queue de rat ».

Raphaël ne prend jamais vraiment part à ce harcèlement mais ne s’en dissocie pas non plus. En silence, il n’a d’yeux que pour Iris, la sœur jumelle de Quentin, farouche et sanguine.

Et puis, Quentin finit par s’intégrer à la bande et par se rendre mystérieusement indispensable. Il leur fournit du shit, des bières. Ils se lancent des défis, de plus en plus idiots, inspirés par les vidéos des Jackass.

Dans une langue à la fois crue et sensible, Claudine Desmarteau retranscrit la violence et la virulence de l’âme adolescente, dans ce qu’elle a de plus noire. Le plaisir tiré du harcèlement, le plaisir à défier les autres et le monde entier. Le besoin irrépressible de se sentir vivant. Comme des frères est un roman vif et abrupt, parsemé de dialogues, qui se lit d’une traite.

Constance Joly – Le matin est un tigre ***

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J’ai Lu – janvier 2020 – 160 pages

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« Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge. »

Depuis quelques temps, Alma a la désagréable impression que sa vie lui échappe, lui file insidieusement entre les doigts. Depuis six mois, sa fille Billie va mal. Depuis le jour de ses quatorze ans, elle tousse, maigrit et se plaint de douleurs au thorax, « comme si une plante vénéneuse poussait dans sa poitrine. » Son instinct de mère le lui souffle, sa fille a un chardon dans le corps, elle en est certaine.

Depuis que le chardon s’est emparée de sa fille, Alma n’a plus de désir ; son corps est une une carcasse vide. Elle ploie sous le poids des problèmes qui prennent la forme de valises plus ou moins lourdes et encombrantes. Bouquiniste sur les quais de Seine et mélancolique de nature, Alma trouve refuge dans la rêverie pour s’extraire du réel, l’annihiler. Les passants ont des visages d’enfants et le bruit de la ville se transforme en brise marine.

D’entrée de jeu, j’ai été saisie par la beauté de l’écriture, métaphorique et très imagée. Constance Joly utilise une plume poétique et brute qui rend l’émotion palpable. Je n’ai pas résisté à ce surréaliste roman d’apprentissage maternel et l’ai dévoré le temps d’une journée… J’ai tout aimé de ce roman porteur d’espoir que je relirai à l’occasion…

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« Les mots sont de pauvres choses, se dit-elle. Ils sont pratiques et incomplets, incapables d’exprimer la complexité de nos vies, la subtilité de ses nuances. Il faudrait les décrasser, les lessiver, les essorer pour leur faire dégorger un sens nouveau. »

Joseph Boyden – Dans le grand cercle du monde ***

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Le Livre de Poche – 2015 – 687 pages

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Joseph Boyden nous offre une immersion spectaculaire dans les grands espaces sauvages du Canada au XVIIème siècle. A cette époque, les Français commencent à s’installer dans la vallée du Saint-Laurent alors que  les Iroquois et les Hurons se livrent une guerre sans fin. L’arrivée des Blancs ne va faire qu’exacerber les tensions entre eux.

Au fil des pages, trois voix se font entendre : celle du Corbeau, un jeune jésuite français, envoyé par l’Église pour convertir ceux qu’il appelle les Sauvages. On le surnomme Corbeau à cause de son ample robe noire dont les Indiens se moquent. Celle d’Oiseau, un chef de guerre huron qui désire ardemment venger la mort de sa famille, assassinée par les Iroquois. Et celle de Chutes-de-Neige, une captive iroquoise dont les parents ont été assassinés sous ses yeux par les Hurons et qu’Oiseau a décidé d’adopter, comme compensation pour la mort des siens.

Ces trois êtres sont réunis par les circonstances, mais divisés par leur appartenance. Chacun mène une guerre ; le Corbeau souhaite à tout prix convertir les Indiens – il consigne ses observations dans son journal afin de faire connaître ce Nouveau Monde aux Européens ; Oiseau ne vit que pour venger sa famille assassinée et se méfie de ces Corbeaux qui débarquent sur leurs terres, les soupçonnant d’apporter les maladies qui déciment leurs peuples. Quant à la jeune Iroquoise, elle est au début comme un animal sauvage, hargneuse et hostile…  Elle finira cependant par se laisser apprivoiser et accepter sa nouvelle famille.

Le Grand cercle du monde est un sacré pavé pour lequel j’ai pris mon temps. Je me suis plongée dans cette fresque foisonnante et fascinante sur l’histoire des Indiens… Mais aussi tragique. En effet, c’est l’histoire du début de leur fin ; la fin d’une civilisation, la fin d’un monde.

Les voix se succèdent au fil des courts chapitres, à un rythme soutenu. L’écriture de Joseph Boyden, poétique et évocatrice, nous transporte, entre émotion et frissons – je demeure captivée par les descriptions de certaines scènes de combat et de cérémonies de tortures terrifiantes. Immersion garantie dans l’immensité sauvage du Canada au XVIIème siècle ; on suit l’évolution des relations entre Christophe Corbeau, Chutes-de-Neige et Oiseau sur plusieurs années, l’évolution de leur psychologie, de leur regard sur ce monde pétri de traditions et de valeurs anciennes qui est en phase d’être métamorphosé par l’arrivée massive des Français.

Le Grand cercle du monde est un roman chorale d’une beauté féroce, à découvrir absolument.

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« Oiseau émerge du champ, comme enfanté par le maïs. Il a le visage peint, la tête rasée d’un côté, les cheveux longs de l’autre, qui brillent dans l’éclat de la lumière. Il s’avance, le pas lent et assuré, vêtu de son seul pagne. Il est plus brun que jamais après son voyage estival sous un soleil ardent et, à la suite des semaines passées à pagayer et à porter les canots, il a acquis le physique d’un dieu romain. J’ai du mal à décrire cet être dans les lettres que j’envoie en France. Il est à la fois homme et animal sauvage. »

Amanda Sthers – Lettre d’amour sans le dire ***

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Grasset – 3 juin 2020 – 140 pages

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Alice approche de la cinquantaine, elle vient de prendre sa retraite anticipée de professeur de français pour se consacrer à l’écriture. Sa fille s’éloigne d’elle et devient presque une étrangère depuis qu’elle s’est mariée.

La vie d’Alice est comme en veille – c’est une femme seule, qui a appris à cacher son corps, à en avoir honte ; elle n’a jamais eu confiance en elle et ses rapports avec les hommes n’ont jamais été sains.

Un jour de pluie, elle entre à tout hasard dans un salon de thé et de shiatsu. Elle y rencontre un masseur japonais aux yeux mélancoliques et aux gestes d’une infinie douceur qui lui réveille et lui révèle son corps. Au fil des séances, Alice se sent revivre.

« Quand vous posez les mains sur moi, j’ai la sensation que vous me comprenez. Cet habit de peau et d’os cesse d’être un poids et devient un moyen de vous dire mes douleurs, mon passé, mes désirs. »

Le roman d’Amanda Sthers prend la forme d’une longue missive dans laquelle Alice se confie à cet homme qui l’a métamorphosée ; cet homme à qui elle n’a jamais pu dire ce qu’elle avait sur le coeur, ce qu’elle pensait, à cause de la barrière de la langue. Mot après mot, elle se confie sans fard et déroule le récit de son être et de leur rencontre.

L’écriture soyeuse, poétique et métaphorique d’Amanda Sthers m’a séduite immédiatement. Je suis entrée dans cette histoire à pas feutrés et l’émotion s’est emparée de moi, de façon subtile et irréversible. Une lettre sous forme de confession féminine dont j’ai savouré chaque mot.

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« Parfois je m’absente dans des pays pansements qui m’enveloppent de coton. Je quitte la réalité et tandis que je flotte, je ne sais à quelle vitesse passe le temps ni même s’il passe. »

« Peu de gens veulent se soucier des arbres qui s’effondrent loin d’eux, et on refuse d’accepter que nos cœurs entendent tout. Que notre humanité est la somme de forêts décimées et d’arbres qui tombent en nous… »

Henning Mankell – Daisy Sisters ***

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Seuil – 2015 – 512 pages

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Été 1941, en Suède. Vivi et Elna, deux amies de dix-sept ans, décident de partir en voyage en bicyclette à travers le pays, en longeant la frontière de la Norvège qui est occupée par les nazis. Filles d’ouvriers, elles aiment chanter et se font appeler les Daisy Sisters, à l’américaine. C’est la première fois qu’elles se rencontrent en vrai ; correspondantes depuis quelques années, elles se sont tout confié par écrit ; leurs attentes, leurs rêves, leurs doutes. Mais de ces vacances, Elna rentrera violée et enceinte…

1956. Eivor a 14 ans et est en lutte permanente contre sa mère, Elna. Mère et fille ont un tempérament de feu et s’entendent comme chien et chat. Eivor est une adolescente éprise de liberté, elle n’a qu’une envie : quitter l’école et s’installer dans une grande ville pour voler de ses propres ailes. Elna l’envie en secret ; sa propre liberté elle n’a pas vraiment pu y goûter… Lasse Nyman, un jeune délinquant évadé d’une prison pour mineurs débarque soudainement dans leur vie… L’adolescente croit voir son rêve se concrétiser le jour où ils fuguent ensemble.

Un roman puissant qui nous offre de beaux portraits de femmes en proie à leurs désirs, leurs renoncements et leurs sacrifices au sein d’une société suédoise patriarcale écrasante. A travers leur combat quotidien, on perçoit toute la violence de cette société qui les met à terre, brise leur jeunesse, coupe leurs ailes. Le personnage d’Eivor m’a beaucoup plu ; son impuissance, sa volonté malgré tout d’imposer ses choix et son indépendance. L’écriture fluide et addictive d’Henning Mankell ne m’a encore une fois pas déçue et je me suis délectée de cette lecture exaltante.

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« Est-elle de nouveau prête à s’effacer, à sacrifier son identité professionnelle et sa joie de travailler parce qu’elle est une femme? »

« Si seulement elles pouvaient se parler. Rien qu’une fois. Dire les choses telles qu’elles sont. C’est étonnant que des gens comme nous ne parlent jamais de leur vie, songe Eivor. Comme si nos sentiments profonds étaient laids et dégoûtants et ne supportaient pas la lumière du jour. Comme si c’était un signe de faiblesse de reconnaître qu’il nous arrive de nous réveiller la nuit avec l’envie de hurler. »