Hernán Díaz – Au Loin ***

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Editions 10-18 – 2018 – 277 pages

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Nous sommes au XIXème siècle. Pour beaucoup, Håkan demeure un mystère ; qui est cet homme mystérieux à la beauté sauvage, au visage tanné par le soleil et le temps et à la carrure impressionnante ? Sur le navire L’Impeccable qui fait route vers l’Alaska, les marins le surnomment Hawk, ne parvenant pas à prononcer son nom correctement. Sur son compte, les pires légendes circulent. Un soir, autour du feu, il finit par se livrer pour raconter la vérité.

Håkan Söderström est né dans une ferme en Suède, au nord du lac Tystnaden, en pleine campagne. Ses parents cultivaient les terres d’une homme riche. De sa fratrie décimée par la maladie, Håkan n’a plus que son frère Linus, de quatre ans son aîné, qui chaque soir lui raconter mille et une histoires sur le monde. Grâce à une vente miraculeuse, le père accumule un petit pécule et offre aux deux frères un voyage en Amérique, la terre providentielle par excellence. Mais au cours du voyage, Håkan perd Linus en pleine foule ; il se trompe de navire et débarque à San Francisco.

Håkan en est persuadé : son frère l’attend à New York, la ville où ils étaient censés débarquer ensemble. Le jeune adolescent va alors faire route vers « Nujårk », en sens inverse de la ruée vers l’or, bien décidé à retrouver son frère. Ce sera sans compter sur les aventures qui vont l’assaillir, les rencontres pas toujours providentielles qu’il fera… De cette famille irlandaise à la recherche d’or à son kidnapping par le gang de Clangston, en passant par sa rencontre avec Lorimer le naturaliste et leur excursion mortelle en pleine Death Valley.

Håkan est ce géant solitaire au grand cœur et à la destinée tragique qui choisira finalement la solitude comme compagne idéale pour traverser ces paysages ocres, ces déserts et leurs mirages, ces étourdissantes plaines, croisant des Indiens, des bisons et des convois de Mormons, des objets oubliés comme cet immense miroir dans lequel il contemplera son reflet, incrédule.

Au Loin est une magnifique invitation au voyage ; un roman initiatique qui nous plonge dans la peau d’un migrant, orphelin de frère et de terre ; un héros hors norme, hanté par son passé, incompris des humains. Une oeuvre puissante et sauvage, qui m’a captivée.

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« Se mouvoir à travers le désert palpitant de chaleur, c’était comme sombrer dans la transe qui précède immédiatement le sommeil, quand la conscience mobilise ses ultimes forces pour tendre vers sa propre dissolution. »

Gianrico Carofiglio – Trois heures du matin ***

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Slatkine & Cie – mars 2020 – 224 pages

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Années 80, en Italie. Antonio a depuis l’enfance des absences ; la réalité sonore qui l’entoure l’écrase soudainement – les sons semblent décuplés – et lui fait perdre connaissance. Le médecin qu’il consulte parle à l’époque de perturbation neurovégétative. Cela semble passer avec le passage à l’adolescence. Mais après une nouvelle crise, avec perte de connaissance et convulsions, on lui apprend qu’il est atteint d’épilepsie.

Antonio perd goût à beaucoup de chose ; la lecture, les amis. Il se replie sur lui-même. Son père décide de l’emmener à Marseille consulter un spécialiste qui va lui redonner confiance en lui en évoquant des génies et artistes qui étaient aussi épileptiques (Maupassant, Poe, De Vinci, Molière, Van Gogh…). Trois ans plus tard, père et fils le consultent à nouveau. Pour s’assurer qu’il est guéri, le médecin demande à Antonio de ne pas dormir 2 nuits de suite et de prendre des amphétamines pour se maintenir éveillé.

Avec son père, qu’il connaît au fond si peu, ils vont ainsi profiter de ces deux nuits pour se confier l’un à l’autre, se redécouvrir. Antonio va pousser son père à se livrer sur sa rencontre avec sa mère, et sur son passé. Le fils découvre son père sous un nouveau jour et se rend compte à quel point cet homme était un inconnu pour lui.

De ce roman, j’ai tout aimé : l’écriture somptueuse, la fluidité de la narration, la jeune voix du narrateur à laquelle on s’identifie immédiatement et dans la peau duquel on se glisse sans accro. Trois heures du matin est un de ces romans qui laissent une empreinte sur la rétine, une marque indélébile dans la mémoire. La relation qui unit ce père et son fils est émouvante et juste, décrite tout en simplicité. C’est un très beau roman, authentique et touchant.

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« Il se produit des courts-circuits, dans la tête et dans l’âme des gens, que personne ne parviendra jamais à saisir. Si on essaye de les élucider, on devient fou. »

« Les paroles de Saint-Augustin sur le temps : Si personne ne me le demande, je sais ce que c’est, si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne sais plus. »

« Il faut épuiser la joie, c’est la seule façon de ne pas la gâcher, après, elle disparaît. »

E.S. Green – Steam Sailors ***

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Gulf Stream – 26 mars 2020 – 384 pages

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Ouvrir ce roman, c’est pénétrer dans le monde singulier de E.S. Green ; un monde où, depuis que la Grande-Fracture a eut lieu, les Alchimistes qui vivaient dans le Haut-Monde ont été exterminés par les Industriels. Folles rumeurs et légendes incroyables circulent depuis ce temps sur le Haut-Monde qui fait l’objet de tous les fantasmes ; on aurait aperçu des navires volants et le ciel serait habité par des sorciers, des sauvages cannibales et des pirates… Ce sont les histoires terrifiantes et fascinantes que les enfants se racontent entre eux à la tombée de la nuit.

Prudence est une orpheline du Bas-Monde ; à l’âge de 13 ans, elle quitte le couvent des Terres-Humides et se retrouve au service du docteur Oktavus qui lui apprend à lire et à confectionner potions et médicaments. Prudence se révèle être une gamine douce et intelligente qui collectionne les plantes et soigne les animaux blessés qu’elle croise en forêt. Les rêves prémonitoires qu’elle fait chaque nuit l’obligent à vivre en véritable paria ; les personnes comme elles sont appelées des Irréguliers et sont très mal vus par la société du Bas-Monde. Mais la jeune fille s’est habituée à sa solitude et se suffit à elle-même.

Un jour, Prudence se fait enlever par des pirates du ciel et se retrouve sur l’Héliotrope, un navire volant qui vogue sur une mer de nuages. L’équipage profite de son don pour la médecine et l’engage à l’infirmerie. Se faisant toute petite, Prudence observe la vie à bord du navire, jour après jour. Elle écoute discrètement les conversations… Et apprend que les pirates du ciel sont à la recherche d’un trésor.

Un roman littéralement fabuleux, qui nous offre un bien singulier voyage ! Je me suis laissée embarquée sans hésitation aux côtés de Prudence, me laissant kidnapper par cette bande de pirates hargneux puis finalement très attachants, voguant au gré des courants aériens, à bord de ce navire des airs, qui m’a clairement rappelé l’univers onirique de Miyazaki. Un univers enchanteur et mystérieux, qui m’a envoûtée grâce à l’écriture fluide et une intrigue prenante et poétique. J’ai eu du mal à m’extraire de ce premier tome très ambitieux et je n’ai qu’une hâte : découvrir la suite.

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Laura Jaffé – Journal d’une fille chien ***

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La Ville brûle – 2018 – 104 pages

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La voix qui s’élève de ce journal intime est celle de Josépha Bellini, une adolescente pas comme les autres. Nous sommes en 2038 et Josépha possède une intelligence hors du commun et est atteinte d’une maladie rare, l’hypertrichose, autrement appelée le syndrome du loup-garou. Comme Anne Franck, elle tutoie son journal intime, qui devient un ami imaginaire, son confident de papier.

La société dans laquelle l’adolescente vit a vu la montée au pouvoir d’un parti fasciste, le PUP – Parti Unique du Progrès – qui a fermé les frontières du pays et menace de regrouper dans des camps d’internement tous les handicapés, les différents et marginaux.

Toujours élue élève la plus méritante du collège, Josépha se trouve, du jour au lendemain, dénigrés par les professeurs et les élèves fomentent un coup monté pour la faire renvoyer. La jeune fille se retrouve enfermée chez elle, avec une mère débordante de mépris et de haine. Quelques temps plus tard, la fille chien est envoyée dans un de ces fameux centres où sont atterrissent tous les adolescents qui ne rentrent pas dans la norme physique et psychique.

Josépha porte un regard acéré et sans pitié sur elle-même. Journal d’une fille chien est un roman qui m’a glacé le sang, figée sur place ; une dystopie intelligente qui s’inspire de faits réels empruntés à la période nazie que j’ai lu d’une traite, scotchée par la voix de Josépha.

Clémentine Mélois – Dehors, la tempête ***

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Grasset – mars 2020 – 192 pages

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Dans ce savoureux petit ouvrage tout de rouge vêtu, Clémentine Mélois nous raconte la lecture et ses lectures sous toutes les coutures. Des préliminaires – « D’abord, j’ouvre le livre en grand et je colle mon nez au milieu des pages pour les respirer. » – aux incipit inoubliables, en passant par ces personnages qui nous hantent à jamais.

Chapitre après chapitre, l’autrice raconte ses romans préférés et décortique la façon dont la fiction a toujours façonné sa vie, depuis son plus jeune âge. L‘on retrouve Le Seigneur des Anneaux aux côtés de Moby Dick, Le Comte de Monte Cristo et Charlie la chocolaterie 

« Parfois, au détour d’un texte, j’ai l’impression que l’auteur m’invite à entrer chez lui. »

Un petit ouvrage insolite, truffé d’humour qui offre de nombreux parallèles entre réalité et fiction. Certains passages de livres, certains personnages sont pour l’autrice indissociables de ses souvenirs d’enfance ou d’adolescence. Elle s’amuse à penser comme ses personnages préférés, à goûter ce qu’ils mangent et boivent. Une façon de passer de l’autre côté du miroir, d’ouvrir une porte dérobée.

Clémentine Mélois nous offre une balade dans ses livres et dans ses souvenirs et on ne peut que se régaler… Elle parle bibliothèques, livres de chevet, odeur de livres. Elle s’interroge et nous interroge sur notre capital émerveillement ; à l’âge adulte sommes-nous encore capable de nous émerveiller ? de frayer avec le merveilleux ?

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« Une bibliothèque est comme un portrait. Dans le choix des livres et dans leur classement se révèle, il me semble, la vraie nature des gens. »

« Toutes les vies valent-elles la peine d’être racontées ? »

Alice Parriat – Des yeux de loup ***

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Ecole des loisirs – février 2020 – 164 pages

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La mère de Volga adore l’entraîner au fond des bois ; mère et fille se gorgent de l’odeur des pins, elles écoutent le pouls de la nature. Elles se lèvent à l’aube pour découvrir les forêts et les lacs alentours. Et puis un jour, elles découvrent des empreintes de loup… ou plutôt de louve.

« Ma poésie à moi, c’était celle des écorces de pin qui craquent et chantent, du vent dans les ramures, du bruissement des bêtes rampant sous la terre. » Volga est une adolescente marginale, elle aime passer des heures dans la nature, loin des bars et des soirées auxquelles se rendent les ados de son âge. Mais elle aime aussi les livres, les mots ; qu’elle ne partagerait pas avec n’importe qui.

Et puis un jour, une nouvelle élève débarque au lycée. Mado a des cheveux d’encre, débrayés, un curieux style vestimentaire… Et des yeux magnétiques. Comme des yeux de loup. Immédiatement, Volga est se sent attirée par elle et le halo de mystère qui l’entoure.

L’écriture poétique et soyeuse d’Alice Parriat nous attire dans ses filets. Les chapitres, très courts, permettent au roman d’infuser lentement en nous. Qui est l’animal ? Le loup ou l’adolescent ? Avec talent, l’autrice parvient à décrire la fougue adolescente et le tumulte qui agite les cœurs. Un texte d’une beauté !

Hélène Duvar – Mon Eden **

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Le Muscadier – juin 2019 – 216 pages

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Erwan ne parvient pas à se remettre du suicide de sa sœur jumelle, Eden. Depuis sa mort, il n’a plus goût à rien, reste vautré chez lui, ne répond plus à ses amis. Et surtout, il ne comprend pas pourquoi elle a fait ça ; il cherche à comprendre le geste d’Eden, et ça le rend lentement fou. Et puis, un soir, il tombe sur le journal intime que sa sœur tenait. Lui qui pensait la connaître, il a soudain l’impression de lire les mots d’une étrangère. Et qui se cache sous l’initiale D ? Qui a brisé le cœur de sa sœur ? Erwan va passer par toutes les étapes du deuil jusqu’au moment où il sera prêt à accepter la réalité.

La narration est entrecoupée de pages du journal intime d’Eden et d’articles issus de sites Internet sur le suicide, la gémellité.

L’écriture d’Hélène Duvar ne m’a pas franchement transcendée, je l’ai trouvée assez enfantine et plaintive… Et pour mon plus grand désarroi je suis demeurée hermétique aux émotions pourtant intenses qui traversent Erwan. J’ai eu beau chercher, les mots ne m’ont transmis aucune émotion… c’est peut-être le côté très bavard de ce roman qui m’a dérangée ; bref, cette lecture ne m’a pas convaincue.

Et vous, qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous d’autres lectures à me conseiller sur le sujet ?

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« Eden. J’ai perdu mon ombre, mon double. J’ai perdu mon autre moi, mon reflet, mon miroir. »

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Sébastien L. Chauzu – Modifié **

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Grasset – 11 mars 2020 – 288 pages

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Martha Erwin est une détective au caractère bien trempé qui râle à longueur de temps, déteste tout le monde et possède un look improbable – entre gilet à pois, veste à franges et parka orange. A quarante ans, elle préfère fumer des joints et siroter du whiskey plutôt que de penser aux enfants. Elle vit dans le New Brunswick – cette région du Canada où il ne fait que neiger – avec un chouette type qui répond au nom d’Allan et qui ne se sépare jamais de ses deux bichons, qu’il a toujours dans les bras, comme deux ex-croissances velues et de ss fille, Allison, avec qui Martha adore se crêper le chignon dès qu’elle en a l’occasion.

Un matin, Martha aperçoit sur la route une forme vaguement menaçante ; un monstre ? Un animal ? … Le blizzard laisse le doute planer. Il s’agit en fait d’un adolescent qui porte un bonnet à oreilles de chien. Perché sur une caisse en bois, il attend une « gratte » – comprenez un chasse-neige – engin pour lequel il voue un véritable culte.

Ce drôle d’ado qui tient absolument à se faire appeler Modifié et qui ne boit que du Big 8 Cola, va passer beaucoup de temps chez Martha et Allan, à déneiger leur allée de façon sportive, s’attirant les foudres du voisin. Modifié n’est pas comme les autres, ne parle pas comme eux – il est sans vice. Il y a quelque chose de profondément désarmant chez lui et il va s’attacher à Martha, sans que celle-ci comprenne pourquoi…

Dans le même temps, le quotidien de cette petite campagne du New Brunswick va être ébranlé par le meurtre d’un prof du lycée ; son cadavre est retrouvé flottant dans la piscine, entièrement nu. Le jeune cousin de Martha, Daniel, est un des suspects.

Un premier roman déconcertant et étonnant qui m’a fait sortir de ma zone de confort – certaines scènes burlesques m’ont pliée en deux quand d’autres m’ont laissée pensive. Modifié au fond, est le seul personnage qui ne change pas ; autour de lui gravite ce petit monde, et la présence de l’adolescent va permettre à chacun de modifier le regard qu’il porte sur sa vie, sur son intériorité, d’accepter ce qu’il est. En quelques mots : un roman absurde à souhait et profondément intelligent qui aborde l’autisme de façon inattendue. J’attends le suivant !

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« Je n’avais jamais dis « Grandis ! » à personne, jamais. Je n’aimais pas les adultes qui disaient ce genre de choses, souvent des vieux rassis qui voulaient à tout prix voir les jeunes abandonner la plus belle part de leur existence pour leur ressembler. »

Frédéric Vinclère – Nos Bombes sont douces **

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Le Calicot – avril 2019 – 188 pages

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Joris a toujours aimé le foot. Pour l’amour du foot, il a arrêté le lycée et s’y consacre entièrement. Il lit la fierté dans les yeux de son père. Cette fierté et ces attentes paternelles qui lui mettent la pression. Après un énième échec, il décide de tout plaquer. Mais que faire après ? Sans le foot, il n’est plus rien. Il n’est plus qu’une coquille vide, sans avenir.

Et puis il y a Margaux, la fille qui fait battre son cœur et semble le détester. Et Oriane, avec sa tache de naissance sur le visage et sa personnalité lumineuse et entière.

Son oncle Jean-Philippe, militant écolo virulent, lui propose de s’engager dans la lutte à ses côtés. Joris décide alors de rejoindre sa bande de guérillos. Des jardiniers terroristes qui détruisent le béton pour planter des fruits, des légumes, des fleurs… Leur guérilla jardinière cherche à végétaliser les sites à l’abandon, les immeubles désertés. Ils fabriquent leurs propres bombes : des bombes de terre à lancer pour disséminer des graines, des bombes qui ne sèment pas la mort, mais la vie.

Nos bombes sont douces est un roman qui sort du lot ; par son sujet original, son doux militantisme et par sa plume, sans fioriture, touchante, brute et douce à la fois. Joris est un héros ordinaire qui pourrait être un proche, un adolescent attachant dans sa quête personnelle, son idéalisme et son engagement pour l’avenir.

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Rosie Price – Le rouge n’est plus une couleur ***

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Grasset – 11 mars 2020 – 416 pages

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Kate rencontre Max à la fac. Ils deviennent amis et très vite inséparables. Ils se gavent de films, révisent un peu, sortent beaucoup, partent en vacances. Kate fait rapidement la connaissance de la famille de Max, une famille aisée et cultivée, très différente de la sienne. La mère, Zara, est réalisatrice ; ce qui fascine beaucoup Kate. Mais le côté paternel de la famille est plus ombrageux ; à la mort de la grand-mère, leurs relations s’enveniment, l’oncle Rupert dépressif et alcoolique fait une overdose. Au sein de cette famille qui perd lentement la boule et s’entre-déchire autour de l’héritage de Bisley House – la maison familiale – il y a le cousin de Max, Lewis, un jeune mec un peu distant, renfrogné.

Pendant une fête d’anniversaire chez eux, Lewis entraîne Kate à l’étage dans une chambre et referme la porte derrière elle. Il fait tourner la clé dans la serrure. Kate ne parvient pas à s’opposer à lui. Son regard restera accroché au ruban rouge du col de son agresseur durant toute la durée du viol – sans coups ni cris.

Les jours qui suivent, Kate ne parvient à en parler à personne. Si elle n’en parle pas, peut-être que l’horreur se dissipera. Si je n’en parle pas ça n’existe pas.

« Alors, elle se tut dans l’espoir que, si elle choisissait de ne pas donner voix à ce qui s’était logé dans sa poitrine, quelque part entre ses poumons et son coeur, cela finirait par s’atténuer ; que sa toxicité évacuerait son corps par ses propres moyens, sécrétée avec la sueur, le sang, la salive, la merde ; qu’en se contentant simplement de respirer, d’exister, elle pourrait peu à peu se purger sans avoir à affronter l’horreur d’avoir à lui donner une forme reconnaissable ; si elle se taisait, peut-être que ça refluerait. »

Elle s’éloigne de Max et trouve refuge dans l’alcool, les cachets, la drogue. « Pour survivre, il lui fallait résider hors d’elle-même. »

Le déni. La culpabilité. La peur de ne pas être crue. Tous ces sentiments l’agitent et la bâillonnent, l’empêchant pendant un temps de se confier. Elle éprouve le besoin de se faire du mal ; la douleur physique pour oublier les souvenirs de cette maudite soirée qui lui gangrène la mémoire. Le rouge, c’est le col de Lewis, et puis c’est le sang qui coule des blessures qu’elle s’inflige.

Rosie Price nous livre un premier roman brillant ; l’histoire du retour à la vie d’une femme après un viol. L’histoire d’une femme brisée qui va connaître la destruction puis la reconstruction. L’écriture, efficace et dénuée de tout pathos, nous délivre les réactions des proches de l’agresseur et celles de l’agresseur lui-même.

Le rouge n’est plus une couleur explore la question du viol, de sa violence physique et psychologique avec acuité et nous livre une analyse psychologique et chirurgicale du traumatisme ; les stigmates mémorisés par le corps et l’esprit, les émotions violentes qui traversent la jeune femme, et enfin, sa capacité de résilience.

« Ce n’était pas l’attaque isolée, mais ses conséquences : la façon dont elle fracassait la perception, déformait les sens, étouffait toute capacité à la confiance, toute possibilité d’aimer et d’être aimée, et vidait le monde de sa couleur, de sa lumière. »