Gaëlle Josse – Une femme en contre-jour ****

Une-femme-en-contre-jour

Editions Noir sur Blanc – mars 2019 – 160 pages

*

Qui connaît Vivian Maier, cette nurse qui passa sa vie à photographier la rue, les passants, la vie du dehors, fugitive, insaisissable, avant que John Maloof, jeune promoteur immobilier ne tombe sur ses archives, empilées dans des caisses qu’il vient d’acheter ?

Nous sommes en 2009, et Vivian Maier est morte depuis quelques mois déjà à Chicago, dans l’anonymat le plus complet.

Qui était « cette femme libre, audacieuse, insatiable du spectacle de la vie » qui donna un visage aux laissés pour compte, aux exclus de la société ?

La plume de Gaëlle Josse – exquise et poétique – m’a immédiatement happée. Se saisissant des mots avec virtuosité, l’autrice déroule le fil des origines de cette artiste qui passa inaperçue toute sa vie pour ensuite fasciner les foules après sa mort.

Le mystère Maier ne cesse de l’interroger – ce personnage énigmatique, poursuivi par l’emprise de son passé familial violent et une solitude incommensurable – et l’autrice parvient à le mettre en roman de façon saisissante. J’ai été littéralement fascinée par ce récit – et cette femme que je ne connaissais pas – qui interroge la multiplicité des visages de Maier, au travers des témoignages souvent contradictoires. « Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l’oeuvre. »

La question lancinante qui revient et à laquelle nous n’aurons jamais de réponse : pourquoi Vivian Maier n’a-t-elle jamais montré son travail à personne ?

Gros coup de cœur pour cet incroyable portrait de femme.

« La rue, elle connaît. Elle montre une société brutale, des existences âpres, malmenées, des horizons fermés, des enfances meurtries, parfois traversées par la grâce. La misère, là, celle qui dort recroquevillée sur le pavé. Dans la ville saturée de vie, de mouvement, l’humain est son territoire. »

Claire Messud – La fille qui brûle ***

La-fille-qui-brule

Folio – 2019 – 294 pages

*

Julia et Cassie sont amies depuis toujours. Meilleures amies, quoi qu’il arrive. Puis se profile l’adolescence. L’été de leurs douze ans, elles travaillent ensemble dans un chenil, puis découvrent, enfoui au coeur de la forêt, un ancien asile psychiatrique. Il n’y a rien à faire l’été dans ce petit bled de Royston, elles s’ennuient. Alors elles s’inventent des vies dans les bâtiments lugubres et fascinants de l’asile – ce lieu abandonné, rien qu’à elles. Le temps passant, l’asile symbolisera l’enfance perdue, les derniers temps de l’insouciance – le théâtre de leurs derniers jeux d’enfants, le temps d’un été.

C’est le dernier été – avant l’éloignement, la trahison. A la rentrée suivante, elles entrent au collège ; Cassie laisse tomber Julia pour une fille insupportable – Le Poison. Et puis, des rumeurs commencent à courir sur Cassie. Jusqu’à sa disparition.

Cette histoire d’amitié a provoqué en moi de nombreux échos littéraires – elle m’a rappelé l’amitié si complexe qui uni Lila et Elena dans la saga de L’Amie prodigieuse de Elena Ferrante. J’ai aussi pensé à Joyce Carol Oates ; cette façon de décrire l’adolescence – une insidieuse métamorphose – et ses dérives, l’atmosphère du roman, l’analyse de l’amitié qui se retrouve étouffée par l’adolescence.

Un roman sombre et puissant porté par une écriture flamboyante et magnétique, qui m’a happée et fascinée.

***

« Vous entrez au collège, et vous réfléchissez à toutes ces choses. Le monde s’ouvre sous vos yeux ; l’histoire se déploie derrière vous et l’avenir devant vous, et vous prenez soudain conscience de la vie intérieure, sauvage et inconnaissable, de chaque personne autour de vous, conscience que chacun vit dans un monde muet aussi riche et étrange que le vôtre, et que vous n’avez aucun espoir de connaître quoi que ce soit à fond, pas même vous. »

« Comment aurais-je pu expliquer que, pour moi, tout est jeu, tout est théâtre ? Chacun de nous revêt son costume de scène, son masque, et fait semblant. Nous prenons le vaste tourbillon insaisissable et infini d’événements et d’émotions qui nous entoure, dans lequel nous sommes immergés, et nous en faisons un récit simplifié, une histoire simple que nous présentons comme une vérité. »

Coups de coeur littéraires – 2019

La fin de l’année approche… C’est l’heure des bilans. Dans mon petit carnet, je retrouve le titre de plus de 130 livres. Parmi eux, de très belles découvertes, et des coups de coeur.

De la littérature jeunesse, l’Amérique, toujours, les Amérindiens, un père sans enfant et des enfants sans parents, des histoires de deuil, quelque soi l’âge que l’on a, que l’on soit enfant, époux, père ou femme, un combat contre la maladie, les premiers émois adolescents, des personnages fascinants, adolescents ou trentenaires, des femmes fortes, qui se mettent à peupler ma mémoire, pour une durée indéterminée… Mon paysage littéraire en 2019 était étonnement riche et j’ai dévoré de jolies pépites.

Voici les 15 pépites qui m’ont marquée :

(Tous ne figurent pas sur la photo, certains ont été empruntés en bibliothèque ou prêtés)

Et vous, quels livres ont marqué votre paysage littéraire en 2019 ?

❤ ❤ ❤

Guillaume Siaudeau – Lundi mon amour ***

Alma éditeur – octobre 2019 – 144 pages

*

Le héros de ce roman est tendrement attachant. Il s’appelle Harry, et un matin, il se rend, tout excité, dans une agence de voyage pour acheter un billet pour la lune. En deux temps trois mouvements, il est embarqué par les flics puis des hommes en blancs.

Cela fait désormais un mois que Harry se trouve dans cette chambre où les horloges font trop de bruit. Chaque matin, il a deux pilules à avaler, de différentes couleurs. Chaque lundi, sa mère lui rend visite. Et en cachette, il travaille à la confection de sa fusée… en rouleaux de papier toilette. Toby – son chat – voyagera bien sûr avec lui.

Une lecture qui m’a fait sourire, puis rire. Qui m’a dérouté par sa folie douce. Harry est un peu simplet, candide. Drôle malgré lui. Mais si sûr de lui qu’on aurait presque du mal à savoir de quel côté se trouve la folie : du sien ou des hommes en blanc ?

Une lecture insolite sur les rêveurs et autres fous épris d’imaginaire. Une ode à la rêverie et à l’imagination que j’ai dégusté à petites gorgées.

Prêté par ma fidèle copinaute LilyLit. Sa chronique à lire, juste ici.

***

« D’ailleurs ce soir il est 21 heures, et je souris toujours. J’espère que je n’ai rien attrapé de grave. Ça n’arrive pas tous les jours de sourire aussi longtemps. Je verrai bien demain matin si les choses sont rentrées dans l’ordre. »

Nastasia Rugani – Tous les héros s’appellent Phénix ****

couvruganitouslesheros

Ecole des loisirs – 2014 – 205 pages

*

Phénix et sa petite sœur Sacha rentrent de cours à pieds. Ce soir-là, la voiture de monsieur Smith s’arrête sur le bas côté. Monsieur Smith n’est autre que le professeur le plus fascinant et séduisant du lycée, charismatique à souhait, il a plus de connaissances qu’un Trivial Poursuit. A bord de sa Chevrolet immaculée, il propose aux deux sœurs de les raccompagner chez elles.

Quand ils arrivent devant leur maison, ils découvrent Erika, la mère, devant un brasier composé des meubles du père. Ce père parti sans donner de nouvelles, les abandonnant du jour au lendemain, un 1er juillet devenu maudit. Ce père complice, avec lequel les deux sœurs faisaient les 400 coups. Qui aimait les livres et les plantes. De lui, il ne reste que sa serre, somptueuse. Phénix en garde la clé, précieusement attachée à son cou.

Le quotidien d’Erika et des sœurs Coton va changer radicalement le jour où Jessup Smith entre dans leurs vies. Il réussi à conquérir le coeur de Sacha, puis celui d’Erika. Seule Phénix demeure un peu sur ses gardes. Les étranges sautes d’humeur autoritaires et cassantes sans raison de Jessup ne lui échappent pas et lui mettent la puce à l’oreille… Cet homme aux faux airs de Gregory Peck va rapidement faire partie de la famille, et révéler un tout autre visage.

Comme j’ai aimé ces deux sœurs, les liens si forts qui les unissent. Phénix, l’aînée, solitaire, amoureuse d’un beau blond qu’elle attend secrètement chaque vendredi au détour d’un couloir au lycée. Et Cha, petite fille de huit ans très sensible, plus intelligente que la normale, fan de films d’horreur. Les sœurs dévorent les livres et sont déjà incollables sur Gatsby, Tchekhov…

Une lecture intense qui m’a fait renouer avec la plume si singulière et poétique de Nastasia Rugani, nourrie de nombreuses références littéraires. Une lecture effectuée comme en apnée, le ventre noué, le coeur lacéré pour ces deux gamines livrées au Diable.

J’avais déjà eu un beau coup de ❤ pour Milly Vodovic.

Salvatore Minni – Anamnèse *

51kS+zByydL._SX195_

Slatkine & Cie – octobre 2019 – 288 pages

*

Chaque nuit, Marie rêve d’une femme en sang, poignardée, qui la supplie. Chaque matin, elle se lève, en état de choc, pour aller travailler. Elle est psychanalyste, elle reçoit ses patients et analyse leurs rêves – des cas souvent complexes et délicats. Parmi eux, Jack Lee, un homme profondément torturé et versatile, traumatisé par la mort de sa femme et de sa fille. Quand Marie ne cauchemarde pas, elle reçoit des appels d’un homme qu’elle ne connaît pas et qui l’appelle Vanessa et réclame vengeance…

Un thriller étrange et tortueux qui distille l’angoisse petit à petit. Des personnages énigmatiques mais avec finalement assez peu de profondeur et une intrigue sombre et surprenante, qui nous égare beaucoup trop. Ajoutez à cela des dialogues un peu guindés… Quelle déception ! J’ai fini par trouver ce thriller complètement tiré par les cheveux avec un retournement de situation incompréhensible et une fin alambiquée. Bref, j’ai cru tout comprendre au bout de 100 pages pour finir par ne plus rien comprendre du tout.

Annelise Heurtier – La fille d’avril ***

9782203166783.jpg

Casterman – 2018 – 300 pages

*

En montant au grenier avec Izia sa petite-fille – à la recherche de cette incroyable mini-robe argentée qu’elle portait sur une photo de sa jeunesse – Catherine tombe sur une boîte autrefois blanche. Une boîte portant l’inscription « La fille d’avril » et qui fait resurgir le passé, loin du grenier et de son odeur de fleur d’oranger et de poussière. Cette fille d’avril, c’est Catherine, à la fin des années 60. Grand-mère et petite-fille s’apprêtent à voyager dans le temps, et plus précisément en septembre 1966.

En 1966, Johnny Hallyday a fait une tentative de suicide et Polnareff fait polémique avec son tube L’amour avec toi. Les jeunes filles lisent en cachette des bonnes sœurs Mademoiselle Âge Tendre et Salut les copains. En 1966, les filles convenables ne courent pas à travers champs pour rentrer chez elles. Elles surveillent leur tenue vestimentaire – une jupe à bonne hauteur de genoux et des bas immaculés.

En 1966, Catherine a 15 ans, elle grandit dans une famille nombreuse, catholique et ouvrière ; elle a été admise dans un collège de jeunes filles bourgeoises et catholiques grâce à une bourse. Un soir, en rentrant chez elle, Catherine se met à courir. Et y découvre un plaisir fou et une sensation de liberté incroyable. Elle a enfin l’impression de décider de quelque chose. « Je me sentais habiter mon corps. Je me sentais vivante. Puissante. »

Catherine se pose beaucoup de questions et elle va ouvrir petit à petit les yeux sur cette société patriarcale dans laquelle les femmes sont reléguées au rang de ménagères, épouses, mères. Courir est dangereux pour une femme. Porter des pantalons : impensable! Il se dit même que courir pourrait être fatal pour leur utérus, qui risquerait de se décrocher ; comble de l’horreur, une barbe se mettrait à surgir ainsi qu’une abondante pilosité.

Avec Catherine, la révolte gronde en nous, on ressent son choc face à la découverte d’une telle société et son envie d’en découdre. Catherine se sent de plus en plus enfermée, prisonnière d’un rôle à tenir, qui n’est pas le sien. Un roman jeunesse intelligent et marquant – une lecture nécessaire pour tous, filles comme garçons.

***

« J’avais l’impression d’être un chat caché dans une petite souris : c’était très inconfortable, un peu étouffant et il fallait rentrer ses griffes. Mais cela me permettait de ne pas me faire remarquer et de rester dans l’illusion que le présent durerait pour l’éternité. »