Sofia Aouine – Rhapsodie des oubliés ***

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Editions de La Martinière – août 2019 – 208 pages

*

« Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. »

Cette voix, immédiatement attachante, c’est celle d’Abad, treize ans, qui vit dans le quartier de Barbès, La Goutte d’Or, dans le XVIIIe arrondissement de Paris – « une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles ». L’adolescent passe des heures à observer la vie des gens de l’immeuble d’en face. Il mate les seins de la vieille voisine quand elle lessive le sol, puis ceux des Femens, peinturlurés de fleurs. Et puis, il tombe amoureux d’une fille de son âge, une silhouette qui apparaît de temps en temps, voilée. La sœur d’Omar le Salaf. Ses copains lui déconseillent d’entreprendre quoi que ce soit. Sauf que… « Je me disais que je voulais bien renoncer à tous les nichons du monde pour que tu réapparaisses encore une fois dans ma vie. Je crois que je t’aimais pour de vrai et c’était la première fois. »

Cette voix de gamin, je l’aime tout de suite. Ce ton impertinent et vrai, mélange de fougue et de franc parler. Ce gamin, il est drôle et émouvant.

Abad nous partage son quotidien, entre « bagnettes », jeux vidéos et pilon… Ses rendez-vous hebdomadaires avec sa psychologue Ethel, « la dame d’ouvrir dedans », une grosse dame aux yeux bleus et au rire inimitable. Ses goûters avec Gervaise, une prostituée black qui l’a pris sous son aile. Sa vieille voisine Odette qui l’apprivoise et devient une amie. Et les nuits qu’il passe à courir après la lune dans les rues endormies de Paris. L’adolescent nous partage aussi ses souvenirs ; ceux de mémé Jemayel sur le toit. Ceux du Liban.

Un roman sans concession et brutal, qui témoigne de la crasse humaine et urbaine, des cœurs cadenassés, de la violence du béton, mais aussi de l’humanité derrière la grisaille parisienne. Hé oui, par-delà la fange, il y a l’humain, malgré tout. Rhapsodie des oubliés, c’est aussi une peinture de l’adolescence, si aiguë, si juste – cet âge des possibles où le cœur bat à tout rompre pour un oui ou pour un non, où l’amour et le sexe torturent la tête.

Certaines phrases vont résonner longtemps en moi. « Ce qui nous lie, ce sont les enfants que nous avons été. » ; « Les souvenirs traversent la peau des familles. »

***

« J’aime bien les valises. Les valises, c’est toujours des souvenirs de vie. Il y a celles qui ont trop vécu et celles qui vivront demain à vos côtés. Celles avec lesquelles on part, on reste, ou on ne revient jamais. On les bourre, on les transporte, on fait pas attention, on les sort que pour partir en vacances, alors qu’elles, elles ont tout vu de nous : les joies, les malheurs. On ne les calcule plus, on oublie jusqu’à leur existence. Et parfois, on les remplit de vieux souvenirs de ceux qui sont morts. On les cache pour pas être tristes, et elles finissent par pourrir dans un coin de la maison, parce que c’est trop dur de les regarder. Mais elles, elles continuent de nous regarder vivre et quand on finit par mourir, elles nous survivent. […] C’est l’histoire de ce pays : on a presque tous, d’où que l’on vienne, d’où qu’on parle, peu importe notre Dieu, une histoire de valises à vivre et à raconter. »

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