Violaine Huisman – Fugitive parce que reine ***

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Folio – avril 2019 – 304 pages

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C’est à travers les yeux de la petite fille qu’elle était que Violaine raconte son enfance tumul-tueuse auprès d’une mère pas comme les autres. Une mère un peu folle, qui oscille entre ombre et lumière, qui survit malgré ses blessures et sa défaillance. Une mère dont le diagnostique tombe quand l’enfant a dix ans : elle est maniaco-dépressive.

L’enfant nous raconte tout : les séjours en hôpital psychiatrique, les visites récurrentes des pompiers pour réanimer la mère… Ses coups d’éclats, ses folies en voiture… Leur quotidien complètement barré qu’il faut cacher aux autres afin que la famille ne vole pas en éclats.

Un récit qui bouillonne et qui fourmille de détails, de souvenirs, d’anecdotes ; ça part dans tous les sens. Le texte semble vouloir rendre compte de la folie de cette mère, sans rien omettre de cette enfance instable. Un récit auquel j’ai du mal à accrocher car il arrive après ma lecture de Dites-lui que je l’aime. Je me sens agacée par cette lecture et je décroche un peu – j’ai déjà lu ça.

Et puis dans la deuxième partie, l’auteure prend ses distances avec l’intime et nous raconte l’histoire de sa mère, le récit de sa vie, depuis sa naissance. L’immersion dans le texte commence enfin. Et le roman de Violaine prend le dessus sur celui de Clémentine. Fugitive parce que reine me prend par surprise, je ne m’attendais pas à être autant émue.

Un récit autobiographique déchirant qui nous dévoile les questionnements d’une femme sur le deuil de la mère, la maternité, la folie. La fin m’a particulièrement émue. On fait la connaissance d’une femme qui s’est toujours revendiquée libre, jusqu’à la fin. Une femme blessée dans son enfance, qui ne s’en est jamais remise, qui a toujours voulu donner à ses filles ce qu’elle n’avait pas eu.

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« La vérité d’une vie n’est jamais que la fiction au gré de laquelle on la construit. »

« Qu’est-ce qu’on garde d’une vie ? Comment la raconter ? Qu’en dire ? Est-ce qu’une vie compte autrement que dans l’enfantement ou la création ? Quelle vie vaut la peine d’être retenue ? De qui se souvient-on ? De qui se souviendra-t-on ? »

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Antoine Philias & Alice Zeniter – Home Sweet Home ****

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l’école des loisirs – Medium + – mars 2019 – 298 pages

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Cleveland, Ohio. Nous sommes en 2008 et c’est la crise des subprimes. En quelques mois, des milliers de familles se retrouvent à la rue, obligées de déménager, au chômage et endettées jusqu’au cou… Le Vaste Bordel a commencé. Anna, dix-sept ans, fuit sa famille polonaise en faillite. Avec ses frères jumeaux, ils trouvent refuge dans un lycée désaffecté, le Winston High et sont bien vite rejoints par une dizaine de gamins qui ont aussi fuit leurs incapables parents. Elijah est le dernier à rejoindre leur abri anti-adultes, adolescent des quartiers bourgeois, fuyant son père divorcé, à la veille de leur déménagement…

Home Sweet Home m’a tout de suite plu. D’instinct je les ai aimés, ces gamins perdus au sein d’une ville en crise, ces gamins blessés par les adultes. « Est-ce qu’ils sont allés arrêter les compagnies de crédit qui ont ruiné la ville ? Est-ce qu’on est plus dangereux pour Cleveland que tous les autres ? C’est toujours plus facile d’écraser les plus faibles que de s’attaquer aux vrais coupables. »

On s’attache à cette bande d’enfants qui a cessé de faire confiance aux adultes et de croire à leur monde bâtit sur des mensonges. Ensemble, ils décident de construire les bases d’un monde nouveau. Ils apprennent à vivre sans les adultes ; ils mettent en place des ateliers, des temps de paroles, répartissent les rôles et organisent au fil des jours et des mois une micro-société autonome – une belle utopie le temps d’une année.

Ce roman ado est une vraie pépite. Il aborde de front les injustices raciales, la crise des subprimes et la révolte de l’enfance, leur fougue et leur amour, avec une justesse, une émotion et une férocité salutaire. Un roman sombre et pourtant profondément lumineux, à mi-chemin entre Peter Pan et Sa Majesté des mouches et un coup de cœur. ❤

 

Luis Miguel Rivas – Le Mort était trop grand **

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Grasset – avril 2019 – 432 pages

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Villeradieuse est une petite ville de Colombie contaminée jusqu’à la moelle par la mafia ; le terrible don Efrem règne sur la région. Chepe s’est fait assassiné il y a deux mois, dans des circonstances obscures. Un soir, alors que son ami Miguel prend un verre dans un bar, il croise un homme qui porte les bottes que Chepe avait aux pieds lorsqu’il est mort. Il en est certain, ce sont les mêmes. L’homme lui avoue qu’elles appartiennent en effet à Chepe… Mais il ne l’a pas tué ! Il les a achetées à un homme qui revend les vêtements des morts, grâce à un trafic entretenu avec les morgues…

Pour gagner du temps, les deux jeunes se rendent directement à la morgue acheter des vêtements. Miguel se retrouve avec une tenue de marque complète ; celle que portait Martel lorsqu’il est assassiné. Petit problème : il s’agit du pire ennemi de don Efrem. Miguel se retrouve poursuivit par deux hommes de main particulièrement abrutis qui pensent avoir affaire au revenant de Martel… Don Efrem est bien trop occupé à tout mettre en oeuvre pour séduire la sublime Lorena pour s’occuper de ces histoires…

Un roman tragi-comique, cocasse à souhait, mettant en scène des personnages tous plus ridicules les uns que les autres. Une comédie bien menée, que j’ai trouvée plaisante à lire – certains passages m’ont fait glousser – mais que j’oublierai certainement vite, n’étant pas une adepte de ce genre de romans.

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« Vers 5h du mat, je commence à avoir sommeil, logique, j’ai pas pris de coke. J’aime bien la coke, mais ça me détraque. Le lendemain je me réveille avec une culpabilité monstrueuse, comme si javais buté un curé et quatre bonnes sœurs. »

Camille Anseaume – Ta façon d’être au monde ***

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Pocket – 2017 – 168 pages

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« Tu vis comme tu respires, sans t’en apercevoir. »

L’une est une enfant discrète, sans cesse inquiète, angoissée par la fin de toute chose, obsédée par l’organisation du temps et le rangement. Maladroite et rêveuse, elle a besoin de contempler le malheur des autres pour se rassurer sur son propre bonheur.

L’autre est un rayon de soleil, son sourire est lumineux, sa vie de famille enivrante et joyeuse.

L’une est légère et insouciante, l’autre semble porter le poids du monde sur les épaules…

Elles se rencontrent à l’âge de dix ans et ne se quittent plus ; pour elles c’est une évidence : elles sont sœurs. Ou demi-sœurs. Elles le clament à qui veut l’entendre.

Au début, aucun prénom ne nous est donné, leur identité demeure dans l’anonymat. Il y a juste le « elle » et le « tu » pour les identifier, toi et la petite fille puis la jeune fille… jusqu’au drame.

Elles partagent tout, de l’école au lycée, en passant par leurs années collège, leurs étés à Ker Timéoscor… Leurs premières fois – premières cigarettes, premiers baisers… Après le drame, elles partagent la mort, le chagrin, sans fin.

Une lecture âpre qui se lit d’une traite. Une écriture incisive, implacable. L’inéluctable se dessine au fil des pages… Camille Anseaume a l’art d’écrire entre les lignes, entre les mots. La vérité s’immisce de façon sournoise entre les lignes, entre les deux jeunes femmes. Les mots de la fin me sont restés en travers de la gorge ; j’étais sonnée en refermant ce bref roman.

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« Quelque chose en elle lui murmure que c’est beau l’enfance, et que ça meurt aussi. Elle essaye d’immortaliser la scène, avant d’y revenir. Trop tard, elle en a déjà fait un souvenir. »

Clémentine Autain – Dites-lui que je l’aime ***

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Grasset – mars 2019 – 162 pages

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Comédienne qui crève l’écran dans les années 70, Dominique Laffin est aujourd’hui oubliée. Femme fascinante, radieuse et libérée, elle a trente ans lorsqu’elle décède brutalement. Sa fille Clémentine en a douze. Ce n’est que trente ans plus tard que la jeune femme parvient à mettre des mots sur cette mère que Dominique fut pour elle – une mère en souffrance, alcoolique, multipliant les amants et les coups d’éclats. Cette mère, elle en est d’abord obsédée à l’adolescence. Puis elle comprend plus tard qu’il faut l’effacer pour avoir une chance de survivre et de se construire.

Clémentine raconte son enfance avec cette mère, entre lumière et noirceur. Une femme capable du meilleur comme du pire, qu’elle aime à la folie mais qui parfois lui fait peur. Elle la tutoie, et cela a pour effet de nous convoquer, de nous prendre à partie et de nous immerger dans le récit.

Les souvenirs resurgissent à mesure que l’écriture délivre la narratrice. Les rencontres avec les anciens amants, les réalisateurs et les amies de sa mère se succèdent ; Clémentine désire confronter l’image qu’ils avaient de sa mère avec la sienne« C’est la révolution intérieure. Dans ma tête, tu renais. Par touches successives, mon rapport à toi a changé. Il s’est ouvert, adouci, apaisé. »

Elle met des mots sur le sentiment d’abandon qui lui colle à la peau depuis tout ce temps… C’est aussi le mystère autour de sa mort qu’elle souhaite questionner, éclaircir. L’écriture lui permet finalement de faire son deuil.

Dites-lui que je l’aime me fait forcément penser au livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit. C’est un beau récit féminin qui interroge la figure maternelle disparue mais aussi la femme que la petite fille abandonnée est devenue, se construisant autour de ce vide.

Une belle déclaration d’amour et un portrait de femme(s) écrit avec une sincérité et une simplicité qui m’ont beaucoup émue.

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« Quand tu es morte, j’ai passé des heures et des heures devant le miroir à répéter maman. Ce mot m’apparaissait aussi magique que mystérieux. (…) Je n’avais plus de raison de dire maman mais j’avais besoin de dire maman. »

Bernard Comment – Neptune Avenue ***

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Grasset – mars 2019 – 272 pages

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Neptune Avenue, au fin fond de Brooklyn, près de Cosney Island. C’est là qu’habite le narrateur. Handicapé à cause d’une maladie, il est bloqué au 21ème étage d’un building sans charme dont les ascenseurs sont en panne depuis quelques jours. Mais il n’y a pas qu’eux ; le monde à l’entour ploie sous la canicule et semble pris dans une curieuse brume laiteuse et tous les appareils électroniques sont tombés en panne. Internet ne fonctionne plus.

La maladie du narrateur, peu à peu, ronge ses dernières forces. Ses muscles sont usés comme s’il était un vieillard alors qu’il a la cinquantaine. Il a quitté la Suisse il y a deux ans, après la mort de sa mère et après avoir fait fortune dans la finance, attiré par New York et l’espoir d’y retrouver des cousins. Savoir que Bijou s’y trouvait ne pouvait que le motiver davantage. Mais qui est Bijou ? Pourquoi le narrateur veut-il à ce point la retrouver, se rapprocher d’elle ? Qu’est-elle pour lui ? Cette jeune femme qui n’a pas trente ans, ne jure que par la décroissance et ne connaît que l’amour multiple.

Dans ce monde comme suspendu, en attente, le narrateur n’a d’autre choix que de méditer sur la terrasse, avec pour seule compagnie un verre de vin blanc et un bol de cornichons. Et Bijou quand elle passe le voir… Les souvenirs de sa jeunesse avec Bob et Nina et ceux de son unique amour, trop tôt disparu, s’imposent à lui et le plonge dans une douce nostalgie.

L’écriture de Bernard Comment m’a séduite immédiatement. Empreinte d’une solitude et d’une tristesse latentes, elle rend compte de l’indolence des jours s’égrenant dans l’incertitude du futur.

Neptune Avenue est un roman qui ressemble à un chuchotement poétique, une lecture énigmatique et belle, qui nous fait réfléchir sur le destin, la passé, la mort et la vie.

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« L’autre vie commençait pour moi. Elle n’a jamais vraiment cessé depuis. Et j’ai parfois l’impression que je suis venu ici pour fermer la parenthèse, et retrouver le fil, un fil ancien, incertain, mystérieux. »

Eleanor Henderson – Cotton County ****

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Albin Michel – mars 2019 – 656 pages

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Cotton County, Géorgie, 1930. La toute jeune Elma Jesup – à peine vingt ans, fille de métayer, fiancée à Freddie Wilson, le petit-fils du propriétaire de leurs terres – met au monde des jumeaux, dont l’un est blanc et l’autre noir… Passée la stupéfaction, viennent les comptes à régler… C’est Genus Jackson qui en fait les frais ; l’ouvrier noir qui travaille dans les champs de coton alentours sous les ordres de Juke, le père d’Elma, est immédiatement accusé de l’avoir violée. Pendu à un arbre, il est ensuite lynché par une foule haineuse, puis traîné sur des kilomètres histoire que tout le monde puisse se délecter de sa mise à mort.

Malgré la suspicion générale et la ségrégation raciale qui bat son plein dans le Sud à cette époque, Elma choisit d’élever ses enfants sous le toit de son père avec l’aide de Nan, sa jeune et fidèle domestique noire qu’elle considère comme sa sœur. Cette dernière est la fille de Ketty, leur ancienne domestique, emportée par un cancer il y a quelques années ; ce même cancer que la mère voulu tenir éloigné de sa fille en lui coupant la langue à l’âge d’un an… Les deux enfants ont grandi ensemble dans cette ferme à l’intersection de la String Wilson Road et de la Twelve-Mile Road. L’une dans l’absence maternelle et l’autre dans l’attente du retour paternel. L’une parlant pour l’autre.

Je découvre un récit dense qui déroule au fil des chapitres l’histoire de cette famille atypique. La petite et la grande histoire s’entremêlent avec talent sous la plume de Eleanor Henderson. Cotton County est un de ces romans américains qui, une fois commencé, devient complètement addictif ; les pages se tournent toutes seules. Pas une seule longueur à déplorer, la romancière tient en haleine son lecteur et le ferre du premier au dernier mot.

L’intrigue nous fait voyager dans le temps, on passe d’un personnage à l’autre et d’une génération à l’autre avec une grande fluidité. Une fresque familiale impressionnante se dessine sous nos yeux, entre bestialité humaine et grandeur d’âme.

Un roman époustouflant et virtuose – qui nous rappelle à la fois Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur et l’atmosphère d’un roman de Carson McCullers – qui m’a fait palpiter le cœur et que je ne suis pas prête d’oublier… Elma, Nan, Juke, Sterling et Ketty vont occuper encore un moment ma mémoire.

Lecture effectuée dans le cadre du #PicaboRiverBookClub

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« Elle repensa alors au couteau de sa mère, à sa langue, enterrée là-bas sous l’arbre à calebasses, et pendant un instant vertigineux, elle comprit : lorsqu’on vous a fait du mal, il vous faut parfois faire du mal en retour à ceux que vous aimez, pour être capable de supporter l’amour que vous leur vouez. »