Isabelle Spaak et Florence Billet – Une mère, etc. ***

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L’Iconoclaste – février 2019 – 192 pages

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« Dans ma famille, ils sont grands, minces, cheveux blonds, yeux bleus. Je suis brune, petite, teint mat. Que voulez-vous savoir? Comment j’ai été adoptée? Si je l’ai toujours su? Si j’ai envie de retrouver ma mère? »

Emmanuelle vouvoie ses parents, porte des jupes bleu marine parce que le noir c’est trop femme. Elle n’a le droit de traîner qu’avec des garçons de bonne famille, comme ses cousins : ils se nomment Gonzague, Gontran, Hugues… Elle passe ses dimanches matins à la messe, ses vacances aux JMJ ou dans les châteaux de leurs ancêtres et dans de jolies demeures avec piscine.

En grandissant, Emmanuelle s’affranchit peu à peu des codes de ce milieu ; elle lit, elle voyage. Et puis, trois semaines avant son départ pour la Colombie, la jeune femme perd son passeport. Obligée de réclamer son extrait d’acte de naissance à sa mère, elle tombe sur le nom de sa mère biologique écrit en toutes lettres…

Blanca Nohora Granados.

Son cœur défaille. Ce nom flamboie en elle et l’abandon refait surface ; « sept lettres qui giflent, détruisent, minent, empêche de grandir, s’épanouir, s’attacher. »

Emmanuelle se jette à corps perdu dans sa quête d’identité. Sa recherche maternelle qui devient une obsessionnelle ; i savoir devient pour elle une nécessité vitale. Pendant trois ans, elle fait tout pour la retrouver. Elle sillonne la Colombie, dépense toutes ses économies, néglige ses parents et frères et sœurs, diffuse des messages à la radio…

Isabelle Spaak nous délivre un roman court et puissant, librement inspiré de l’histoire personnelle de Florence Billet. Poignant et haletant. J’ai lu ce roman en apnée, captivée par  la quête de vérité d’une héroïne traversée de contradictions, déchirée entre son pays d’adoption et son pays d’origine, entre ses souvenirs et ses racines. ❤

Olivier Liron – Einstein, le sexe et moi ***

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Alma – septembre 2018 – 200 pages

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« Je suis autiste Asperger. Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. » C’est par ces premiers mots que nous entrons dans le roman d’Olivier Liron ; roman éminemment autobiographique dans lequel l’auteur nous livre sa propre histoire.

Nous sommes en 2012, sur le plateau de France 3. Olivier Liron est occupé à décrocher la victoire face aux autres candidats de Questions pour un super champion. Pendant que la partie fait rage, le jeune homme est submergé par ses souvenirs : son enfance qui se heurte à la violence du monde et cette envie qu’il a eu pendant toute son adolescence de « déchiqueter tout le monde avec les dents ».

Le temps de ce jeu télévisé, Olivier nous livre ses pensées les plus enfouies, ses rêves et cauchemars. Etant autiste Asperger, certains codes sociaux lui échappent complètement ; ainsi il ne comprend ni le sarcasme, ni l’ironie. Olivier préfère la solitude à la compagnie, a des difficultés à se lier avec les autres autant qu’à suivre plusieurs conversations à la fois. Il entretient une fascination pour les dates et les chiffres ; pour s’endormir il a besoin de faire le produit de 247 846 fois 91. « Bienvenue dans mon monde. »

Participer à l’émission de Julien Lepers est sa façon à lui de maintenir la tête hors de l’eau. De survivre. Survivre à sa propre prison intérieure. Pour s’entraîner, il se jette à corps perdu dans les révisions et le savoir qu’il ingurgite sans aucune limite.« Pour moi, c’est Julien Lepers ou la mort. »

Quand on entend trop parler d’un livre, on court le risque d’être déçu… Contre toute attente, le roman d’Olivier Liron – primé par la blogosphère littéraire grâce au Grand Prix des blogueurs – a su me toucher autant que me faire rire. L’humour comme une ponctuation et puis, au détour d’une page, l’émotion qui me prend à la gorge.

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« Je me suis rempli la tête d’informations pour peupler ma solitude. Pour oublier l’essentiel, pour dompter l’absence et le chagrin. Comme si apprendre des milliers d’informations sans queue ni tête, peupler la mémoire était un réflexe de survie. »

« Quand on ne peut pas parler, on construit des forteresses. Ma forteresse à moi est faite de solitude et de colère. Ma forteresse à moi est faite de poésie et de silence. Ma forteresse à moi est faite d’un long hurlement. Ma forteresse à moi est imprenable. Et j’en suis le prisonnier. »

Nastasia Rugani – Milly Vodović ****

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Editions Memo – Collection Grande Polynie – 2018 – 224 pages

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Aujourd’hui, Milly a eu la rage au ventre. En voyant Swan Cooper tirer des balles de revolver à deux pas de son grand frère Almaz, son sang n’a fait qu’un tour. Dans un élan bestial, elle s’est jetée sur Swan Cooper avec l’intention de lui régler son compte. Le lascar se retrouve le bras et le nez cassés, salement amoché.

Deux personnages troublants se rencontrent alors :

Milly, cette gamine ensauvagée, de seulement douze ans. Elle a l’amour des forêts et des bêtes chevillé au corps. « Elle est petite et mince mais son instinct est une forêt. » L’adolescence bouillonne en elle. « Au creux de ses entrailles, on s’agite. » Une couronne en papier sur la tête, la « Reine des casses-pieds » flotte dans un pull et des bottes trop grandes pour elle.

Et Swan Cooper, cet adolescent à la personnalité très ambivalente, hanté par son écrivaine de mère et la maladie qui la ronge petit à petit. Pour elle, il est capable du meilleur comme du pire ; il fait les meilleurs beignets de fleurs d’orage.

Après cet épisode très humiliant, Almaz est monstrueusement vexé et il n’adresse plus la parole à Milly. « Tu n’es plus ma sœur, déclare-t-il avec un calme inquiétant. »

Et puis d’étranges phénomènes font leur apparition à Birdtown, petite ville où certains ne digèrent pas la présence des étrangers – la famille de Milly est originaire de Bosnie… Des coccinelles envahissent brusquement la ville et un Mange-cœurs se met à errer dans les bois.

Milly Vodović est un roman d’une grande complexité et d’une grande beauté qui m’a laissée sans voix. Les mots de Nastiasia Rugani sont d’une telle poésie ; ils font naître des images à la fois neuves et anciennes.

Milly Vodović, c’est le récit complexe et enivrant d’une enfant qui ne veut pas grandir ; « Pour Milly, grandir est une abomination. Quitter l’enfance est impensable parce que c’est le lieu de tous les bonheurs : la liberté d’être qui l’on souhaite, de rêver fort et fou, de parler aux animaux, et d’être asexué. » [Nastasia Rugani]

Un récit beau et douloureux, aux accents prononcés de réalisme magique où la fiction et la réalité s’entremêlent et se confondent. ❤

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« Le vieil homme serre les dents et lui accorde un sourire, malgré la Bosnie qui s’étend sur lui comme un linceul. »

« Deux ombres maladroites, deux promesses de bonheur cramponnées l’une à l’autre dans la nuit argentée. »

« Comment font les gens pour porter tous ces gouffres en eux sans jamais devenir fou? »

Florence Hinckel – Renversante ***

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école des loisirs – février 2019 – 104 pages

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Dans le monde de Léa et Tom, les rues et les établissements scolaires ont des noms de femmes célèbres et ce sont les hommes qui s’occupent des enfants et du ménage car « c’est bien connu, les hommes ont en moyenne une plus grande force physique que les femmes. Il paraît qu’ils ont aussi le cœur mieux accroché. Ça leur donne une plus grande capacité à supporter les trucs un peu dégueulasses et qui puent comme le caca et le vomi d’un bébé ou encore le nettoyage des sanitaires d’une maison. » En grammaire c’est le féminin qui l’emporte sur le masculin. Léa et Tom vivent dans une société matriarcale ; les femmes accèdent naturellement aux postes les plus importants et les hommes récoltent harcèlement de rue et compagnie.

C’est dans ce contexte que le papa de Léa lui demande d’observer le monde qui l’entoure et d’écrire sur la place des hommes et des femmes dans la société.

Avec un ton caustique, Florence Hinckel tourne en ridicule tous les préjugés et les pensées sexistes en donnant vie à ce monde parallèle où les rôles sont inversés entre les hommes et les femmes. Le sexisme et ses remarques deviennent grotesques. C’est drôle et excessif. Et ça produit son petit effet ! Un bouquin drôle et intelligent – une réflexion originale sur la place des femmes et des hommes dans la société – qui nous invite à changer de point de vue, et qu’il est nécessaire de glisser dans toutes les bibliothèques d’enfants et adolescents, histoire de réveiller les consciences le plus tôt possible.

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« Est-ce que tout ce que l’on vit ne serait pas juste une question de point de vue ? Je ne savais plus bien, et ça m’a collé le vertige… »

Agnès Debacker – L’arrêt du coeur ****

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Editions Memo – 21 février 2019 – 108 pages

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Depuis quelques jours, Simon ne peut s’empêcher d’aller frapper à la porte de la loge de Françoise, sa concierge. Pour qu’elle lui raconte encore une fois l’histoire de Simone. Simone et son rire d’alouette, que l’on retrouve un matin effondrée dans son bol de café au lait, une tartine de confiture aux framboises dans la main.

L’enfant de dix ans qu’il est ne comprend pas comment on peut s’effondrer comme ça, du jour au lendemain, une tartine à la main ; et il ne trouve personne pour répondre à sa question. Le cœur de Simone s’est arrêté et celui de Simon souffre. C’est sa première morte. Simone était sa nounou et sa voisine… Le chagrin de l’enfant est immense.

Simon repense à la théière à vœux de Simone, dans laquelle il a glissé une multitude de petits papiers sur lesquels il inscrivait ses souhaits. Comme il ne veut pas que n’importe qui tombe dessus et se mette à lire le moindre de ses désirs, il s’empare des clés et se rend dans l’appartement de la défunte… Alors, en même temps qu’un mélange d’odeurs familières – café bouilli tarte aux pommes fleurs séchées – les souvenirs l’assaillent. Des images fugaces et fugitives le traversent.

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Prestement, il s’empare de la théière et la cache dans sa chambre. « Cette théière, à l’allure altière, c’est un peu des bouts de Simone planqués sur ma moquette. Des morceaux d’elle échappés de la mort. »

La théière rouge cristallise tous ces secrets et désirs enfouis ; tous ces possibles. Cette mer de petits papiers… en plongeant dedans, Simon ne se doute pas qu’il va y découvrir une histoire d’amour.

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L’écriture tendre et émouvante d’Agnès Debacker m’a conquise. Les illustrations aux couleurs vives de Anaïs Brunet sont puissantes ; à la fois brutes et douces, elles épousent le texte à merveille. L’arrêt du cœur est un roman surprenant, triste et beau à la fois, comme la vie (pour paraphraser les mots de la fin…) Un roman poétique qui m’a complètement chamboulée. ❤

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Richard Wagamese – Jeu blanc ****

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Éditions Zoé – 2017 – 156 pages

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Saul Indian Horse fait partie des Indiens Ojibwés. Enfant dans les années 60, il grandit avec les siens dans la peur et la méfiance des blancs. Son frère et sa sœur se font enlever par les blancs – les Zhaunagush. Sa mère dépérit a vue d’œil et son père éponge son chagrin dans le whisky. Après la mort de sa grand-mère, Saul est envoyé à l’âge de huit ans à St. Jerome’s, un internat où on fait tout pour ôter toute « indianité » en lui, pour museler sa langue et ses racines.

« Quand on t’arrache ton innocence, quand on dénigre ton peuple, quand la famille d’où tu viens est méprisée et que ton mode de vie et tes rituels tribaux sont décrétés arriérés, primitifs, sauvages, tu en arrives à te voir comme un être inférieur. C’est l’enfer sur terre, cette impression d’être indigne. C’était ce qu’ils nous infligeaient. »

Menaces, insultes, coups, abus sexuels nocturnes, la violence est constante et quotidienne. Certains enfants meurent sous leurs yeux.

« St. Jerm’s nous décapait, laissant des trous dans nos êtres. Je ne parvins jamais à comprendre comment le dieu qui, d’après eux, nous protégeait, pouvait ainsi détourner la tête et ignorer pareilles cruauté et souffrance. »

Pour survivre à cet enfer sur terre, Saul se jette à corps perdu dans le hockey sur glace. Il s’entraîne en cachette avant d’avoir l’âge requis pour jouer. L’adolescent a un don pour ce jeu : il anticipe toutes les actions. Quand il file sur la glace, Saul oublie tout : l’horreur de son quotidien s’efface. « Je croyais bien avoir trouvé une communauté, un abri et un refuge, loin de toute la noirceur et la laideur du monde. »

Dès les premières pages, l’immersion dans la nature est totale ; avec les forêts habitées par les tribus indiennes, la description de leurs rites ancestraux, les légendes qu’ils se transmettent de générations en générations.

« Le feu faisait monter jusqu’à moi des parfums de cèdre, de sauge et de viande grillée, et j’avais grand-faim. La lune était pleine. Alors que le rythme du tambour et du chant ralentissait, tout le monde se joignit à la danse et j’entendis des rires aussi distincts que l’appel des oiseaux de nuit. »

L’écriture de Richard Wagamese possède une puissance d’évocation unique. Jeu blanc est un roman touché par la grâce, qui évoque le racisme envers les Indiens. C’est une lecture sans concession, très dure -l’histoire d’un Indien lacéré dans son identité qui cherche le salut.

Émile Cucherousset & Camille Jourdy – Truffe et Machin ***

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Editions Memo – 2018 – 72 pages

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Truffe et Machin sont deux lapins, deux frères à court d’idées et d’aventures. Ils longent la voie ferrée, ils attendent qu’une idée folle pointe le bout de son nez… tout en regardant passer des trains imaginaires. Mais rien n’y fait, c’est plutôt l’ennui qui s’apprête à surgir.

Et puis Machin vient de faire oublier un début d’idée à Truffe, à cause de son estomac qui crie famine et qui gargouille tout le temps. Les lapins se mettent alors à la recherche de ce début d’idée, sans trop savoir à quoi elle peut bien ressembler. Il savent juste qu’elle est lumineuse… Ils aperçoivent soudain une bestiole phosphorescente tapie sous un roncier. Serait-ce leur fameuse idée ? Mais l’idée du siècle a des ailes…

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Quand ils ne partent pas à la recherche d’une idée munie d’ailes, Truffe et Machin ont la bonne idée de partir à la chasse à l’ombre, armés d’un lasso… C’est en chassant leur ombre qu’ils perdent chacun une dent… Quelques jours plus tard, ils se mettent alors à la recherche de leurs dents.

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L’écriture d’Emile Cucherousset est imagée et malicieuse, drôle et délicieuse. Elle s’allie à merveille aux illustrations de Camille Jourdy, douces et colorées. Ajouter à cela une bonne dose d’absurde et le tour est joué. Une lecture légère et drôle, à mettre entre toutes les mains, petites ou grandes !

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André Aciman – Les variations sentimentales ***

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Grasset – 6 février 2019 – 368 pages

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Paul revient sur la petite île italienne de San-Giustiniano qui l’a vu grandir. Personne ne semble le reconnaître. Les souvenirs resurgissent. « Ma vie a commencé et s’est arrêtée ici, un été, dans cette maison qui n’existe plus, dans cette décennie qui s’est dissipée si vite, avec cet amour impossible qui a tout changé mais n’a mené nulle part. »

Il se retrouve à l’endroit où se dressait la maison familiale, disparue dans un incendie. Ne reste que des cendres, des fragments de métal – la carcasse de leur maison. « Quelque chose en moi était mort ici. » Paul se revoit adolescent, tombant fou amoureux de Giovanni, le menuisier de l’île. Les premiers émois sont à nouveau palpables.

C’est dans le sillage de cet amour impossible pour celui qu’il a toujours appelé Nanni, que ses autres désirs naissent. Après, il y aura Maud, à New York. Quelques mois d’une relation étrange, composée de jalousies nébuleuses et de brusques élans du cœur. Et Manfred, cet homme athlétique qu’il rencontre sur un cour de tennis. Avec Chloé, le désir et l’amour feront des ravages.

L’écriture sensuelle et poétique d’André Aciman m’a tout de suite plu ; l’écrivain décrypte les sentiments et émotions qui animent Paul avec justesse et précision. Il sonde son cœur et analyse le désir sous toutes ses coutures. « Le nectar de la vie », les regrets, le passé… J’ai aimé ce ballet incessant autour du désir et de l’amour, et ce questionnement lancinant sur l’amour d’une vie ; passe-t-on notre vie à passer à côté d’une autre vie ? Et si ma vie avait été différente ?

« Il y a une vie qui se déroule en temps normal et une autre qui surgit un jour mais fait long feu tout aussi soudainement. Et il y a aussi la vie que nous ne pourrons peut-être jamais atteindre, mais qui pourrait si facilement être nôtre si seulement nous savions comment la trouver. » 

Une lecture délicieusement mélancolique sur ces amours stellaires.

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« Le passé peut être ou non un pays étranger. Il peut se transformer ou rester inchangé, mais sa capitale s’appelle toujours Regret, et ce qui le traverse est le grand canal des désirs immatures qui se jette dans un archipel de minuscules possibles qui ne se sont jamais vraiment produits, mais ne sont pas irréels pour autant et pourraient encore se réaliser même si nous craignons qu’ils ne le fassent jamais. »

Bruno Masi – La Californie **

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JC Lattès – janvier 2019 – 200 pages

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Marcus a treize ans. C’est l’été, les grandes vacances battent leur plein. Sa mère n’est plus là depuis une semaine. Marcus se retrouve désœuvré dans cette ville désertée de ses habitants et écrasée par la chaleur. Il embrasse une fille pour la première fois. Fuit comme la peste son frère Dimitri, qui le cogne sans raison particulière. Fait du vélo. Il passe ses journées le walkman vissé sur les oreilles. Rêve d’une autre vie, rêve de l’Amérique, la Californie. Traîne avec son pote Virgile. Ensemble, ils passent de longs moments les pieds dans le vide sur une passerelle au-dessus de l’autoroute à regarder filer les voitures. Cette même portion d’autoroute qui a fauché la vie de leur ami Alex.

Un roman qui laisse un drôle d’arrière-goût, un peu amer. Face à cet été qui n’en finit pas, et face à l’évaporation de sa mère, une certaine langueur s’empare de l’adolescent ; le spleen lui colle à la peau. « J’aurais aimé être un autre que moi mais je ne savais pas lequel exactement. »

L’ennui et le désœuvrement imprègne ces pages et son âme. Bruno Masi décrit avec justesse le mal-être adolescent« Je n’avais que treize ans et je ne pouvais pas poser des mots sur le flot d’émotions qui me saisissait la poitrine. » Marcus pressent la fin d’une époque ; il se tient comme au bord du précipice, les amitiés de toujours semblant se fissurer et l’absence maternelle devenant lancinante.

Un roman étrange et sombre, d’une tristesse insondable, traversé par une bande-son séduisante – de Mylène Farmer à The Cure, en passant par les Pink Floyd – où le quotidien se délite peu à peu, dans le sillage de la disparition maternelle. Une lecture en demi-teinte, qui ne m’a convaincue qu’à moitié et qui s’évaporera certainement rapidement de mon esprit.

Éric Pessan – L’homme qui voulait rentrer chez lui ****

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école des loisirs – janvier 2019 – 192 pages

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Jeff et son frère Norbert trouvent un fugitif dans leur cave. Un homme très étrange qui semble être traqué… « Norbert ne m’a pas menti : sa peau est d’une blancheur surnaturelle. Son visage n’exprime rien : ni colère, ni effroi, ni tension, ni surprise. » Il ne sait parler autrement qu’en faisant claquer sa langue. Pourquoi cet homme s’est-il réfugié ici ? Est-ce un migrant ? Un malade mental échappé d’un asile ? Un criminel en cavale ?

Norbert se lève tôt tous les matins et enfourche son vélo sans que personne ne sache où il va. Le père est au chômage, il ne se lève qu’à midi et ne fait rien de ses journées. La mère trime toute la journée dans un immense entrepôt pharmaceutique. L’immeuble dans lequel ils vivent sera bientôt évacué ; il est voué à la destruction, dans le cadre de la rénovation de la cité. Il sera dynamité à la fin de l’été. Pour soutenir les habitants, un atelier d’écriture est organisé, où chacun dépose des mots sur ce qu’il ressent face à l’imminence de la destruction et de la restructuration du quartier.

Jeff évolue dans un quotidien morne, où la violence des mots est aussi prégnante que celle des coups. Chômage, misère, petits trafics et harcèlement ne sont jamais loin. Et cette image qui le hante : ses parents plantés devant la télévision, le regard vide… Jeff se sent différent d’eux ; il ne se reconnaît pas dans sa famille – cette famille dont le climat me rappelle celui de Comment tout a commencé.

Sa rencontre avec l’étranger va lui apprendre des choses sur son frère, sur ses parents. Il va les voir sous un nouvel angle. Finalement, il suffit de l’irruption d’un étranger dans sa vie pour que la révélation de ce qu’il a sous les yeux s’opère.

Un roman, dont les chapitres sont numérotés à rebours, qui nous offre une réflexion forte sur l’altérité. Un roman où l’on croise des personnages qui apparaissent dans d’autres récits d’Eric Pessan, comme l’adolescente perdue Dans la forêt de Hokkaido

Un roman lumineux et magique, qui nous pousse à croire à une vie qui viendrait d’ailleurs et qui fait voler en éclats certains préjugés. L’univers et la prose d’Eric Pessan sont toujours aussi oniriques et exultants. Ses mots m’ont transportée ailleurs, littéralement. ❤

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« Je me demande si l’étranger est l’altérité absolue, l’autre qui est tellement différent de nous qu’il est impossible de le connaître… »