Tenir jusqu’à l’aube ***

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L’Arbalète Gallimard – juin 2018 – 192 pages

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Le personnage principal de ce roman est une femme qui élève seule son enfant de moins de deux ans. On sent cette femme au bout du rouleau, au bord du gouffre. Graphiste en free lance, elle peine à joindre les deux bouts. Il y a les nuits sans sommeil, l’enfant à gérer sans moyen de garde.. Sans crèche, sans famille à proximité, sans budget pour une baby-sitter… Et la solitude aussi ; elle traîne sur des forums de « mamans solos » et vit au rythme du quotidien que peu d’événements viennent briser, au sein de « leur huis clos, leur petit enfer quotidien ».

Elle espère un jour que le père finisse par se manifester. L’absence paternelle pèse sur leur relation. Alors pour souffler, pour s’extraire du carcan de mère modèle imposé par la société, elle se met à fuguer la nuit, quand l’enfant dort. Dix minutes puis une heure, deux heures… de plus en plus loin et de plus en plus longtemps. 

Cette mère au bord de la crise se met à jouer avec le temps et le feu. Comme la chèvre de Monsieur Seguin, elle tire sur la corde… Cette métaphore qui revient comme une ritournelle entêtante tout au long du récit. J’ai aimé cette symbolique, cette métaphore filée de la petite chèvre de Monsieur Seguin, jusqu’à la fin…

Un récit empreint d’une tension latente jusqu’au dernier chapitre. Sournoisement, le drame se tisse et se fait désirer. La tristesse et la lassitude que cette femme ressent vis à vis de ce quotidien fusionnel avec son enfant sont palpables. Tout comme sa culpabilité, profonde.

Tenir jusqu’à l’aube – c’est ce que fera la petite chèvre blanche, courageuse, forte jusqu’au bout – est un roman terrible, qui dépeint sans fard le quotidien d’une maman seule et ses besoins d’échappées hors du quotidien, hors de sa réalité. Un roman qui dénonce aussi la pression extérieure et le regard des autres qui jugent, sans cesse, même sans avoir d’enfant – cette société tyrannique.

La fin surprenante : un coup au coeur, un coup de massue. 

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« Elle était lasse, fatiguée de cette créature qu’elle avait créée de toutes pièces : la bonne mère. C’était sans doute dans ces moments-là que l’envie de fuir était la plus forte. Quand elle réalisait qu’elle ne supportait plus cet unique rôle où on la cantonnait désormais, dans un film dont elle avait manqué le début, et qu’elle traversait en figurante. C’était alors que les fugues s’imposaient, comme une respiration, un entêtement. »

Frankenstein à Bagdad ***

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Le Livre de Poche – 2017 – 448 pages

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Bagdad, printemps 2005. Dans le quartier de Batawin, Hadi le chiffonnier récupère des fragments de corps abandonnés sur les lieux de différents attentats pour les coudre ensemble et reconstituer un corps… Corps qui va disparaître quelques jours plus tard.

Il raconte ensuite que la mystérieuse créature qu’il a fabriquée – et qu’il nomme « Trucmuche » – a pris vie et qu’elle écume les rues pour venger les victimes dont elle est constituée. Sa réputation d’affabulateur n’étant plus à faire, personne ne le croit au début… Jusqu’à ce que le journaliste Mahmoud se penche sur l’affaire.

C’est aussi l’histoire d’Elishua, Oum Daniel, qui pleure toujours son fils disparu il y a des années, jamais revenu d’une guerre. C’est l’histoire également de ce gardien renversé par une voiture piégée, dont l’âme se balade sans corps

Un synopsis séduisant et prometteur qui tient ses promesses.

A la fois conte réaliste et fantasmagorique, ce roman terriblement prenant nous remue et nous émeut ; cette lecture aux multiples visages m’a fascinée. Le Trucmuche est une figure symbolique très forte ; à la fois victime et bourreau, ce Frankenstein irakien, aussi nommé le « Sans-Nom », symbolise un pays, entre crises et contradictions. « Je vengerai les innocents qui n’ont d’autres secours que les frémissements de leur âme qui en appelle à refouler la mort et à l’entraver. »