Haruki Murakami – Ecoute le chant du vent, suivi de Flipper, 1973 ***

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Editeur : 10-18 – Date de parution : – pages

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Dans ce livre sont réunis les deux premiers textes de Murakami, Ecoute le chant du vent et Flipper, 1973. Deux textes qui en disent déjà long sur l’oeuvre à venir… Dans une introduction, le romancier japonais nous dévoile la genèse de ces écrits. On y fait la connaissance du Rat, un personnage bien singulier, ami du narrateur ; le Rat écrit des romans où jamais personne ne meurt et où il n’y a aucune scène de sexe. Le narrateur et le Rat se retrouvent souvent au J’s Bar pour boire des bières. Le narrateur nous livre ses discussions avec lui, ses amours de jeunesse, ses désirs d’écriture, sa rencontre avec une femme qui n’a que quatre doigts à la main gauche, ses rêves et cauchemars.

Il ne se passe pas grand chose dans ces deux récits mais tout tient à l’atmosphère mise en place par l’auteur – une réalité brumeuse – et à l’écriture, déjà addictive. La plume de Murakami se teinte délicieusement d’étrangeté. On y croise des êtres mélancoliques qui échangent sur la musique, la philosophie, les romans, font du flipper entre deux lectures de Kant.

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« L’odeur de la mer et celle de l’asphalte brûlant, portées par la brise légère du sud, me rappelaient les étés d’autrefois. La peau douce et tiède des filles, le vieux rock’n’roll, les chemises à pointes de col boutonnées tout juste lavées, l’odeur des cigarettes fumées dans le vestiaire de la piscine, les pressentiments esquissés, les doux rêves d’été que chacun faisait, et qui n’avaient pas de limites. Et puis, une année (quand était-ce donc ?), ces rêves n’étaient pas revenus. »

Durian Sukegawa – Les Délices de Tokyo ****

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Editeur : Le Livre de Poche – Date de parution : avril 2017 – 224 pages

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Sentarô tient une échoppe de dorayakis. Son quotidien est rythmé par le travail, il ne prend jamais de vacances et ne ferme jamais boutique. Sa vie se trouve bouleversée par sa rencontre avec Tokue, une vieille femme aux doigts étrangement déformés, qui lui fait signe un matin devant son échoppe, sous les cerisiers en fleurs. Elle désire se faire embaucher pour l’assister dans la préparation des dorayakis – elle lui avoue en cuisiner depuis plus de cinquante ans. Pourquoi cette vieille femme est-elle intéressée par cet emploi ? Après avoir longuement hésité, Sentarô finit par accepter qu’elle l’aide. Tokue se met aux fourneaux – elle passe de longues heures à regarder les haricots mijoter, elle semble leur parler, être à leur écoute… Du jour au lendemain, la clientèle de Doraharu se fait plus nombreuse.

Un roman éminemment poétique et sensible, qui célèbre page après page cette attention aux choses, cette écoute des choses et des êtres. « Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l’écouter. C’est tout ce qu’il demande. » Qui nous invite à changer le regard que nous portons sur le monde qui nous entoure« Et si ni moi ni les humains n’existions, qu’en serait-il ? Pas seulement les humains, si le monde était privé de tous les êtres doués d’émotion, qu’en serait-il ? »

Un petit bijou de littérature japonaise, qui met en lumière certaines vérités sur la société japonaise. Les images du film me sont revenues à l’esprit durant ma lecture ; j’en garde un agréable souvenir, mais il est clair que le livre m’a davantage émue !

Henning Mankell – Sable mouvant ***

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Editeur : Points – Date de parution : février 2017 – 373 pages

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Sable mouvant n’est pas un roman. Henning Mankell nous livre le récit de ce qu’il a ressenti après l’annonce de son cancer. Entre réflexions philosophiques – sur le temps, la survie, la mort -, souvenirs, convocations d’auteurs, scientifiques, philosphes, le romancier suédois nous dévoile une part de son intimité, les rencontres qui ont marqué sa vie – ces inconnus rencontrés à divers moments de sa vie, inscrits dans sa mémoire – ses peurs et ses espoirs, son enfance.

Un ouvrage jalonné de questionnements sur l’avenir et de réflexions sur le passé. Mankell évoque également les oeuvres qui l’ont marqué et lui ont apporté du réconfort.

Au fil des chapitres, nous voyageons dans les souvenirs de l’auteur, entre Salamanque, la Zambie, Buenos Aires, la Suède… Mankell aborde de nombreux sujets touchant l’histoire de notre monde et son avenir incertain : le nucléaire, la sauvegarde de la biodiversité.

Un livre personnel, intime, étonnament lumineux. Une très belle lecture, enrichissante, qui nous donne à voir les différentes facettes d’un grand auteur suédois, parti trop tôt…

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« Ces espaces de la mémoire ont souvent été comparés à un palais dont les salles innombrables renferment nos collections sans cesse accrues de souvenirs. »

« Le Radeau de la Méduse raconte donc l’espoir qui vit encore quand tout espoir est perdu. Le paradoxe qui témoigne, plus que tout, de la volonté de survie qui nous habite toujours, nous autres humains, quelles que soient les circonstances. »

« La vie est un grand tumulte où alternent les sources d’effroi et les sources de joie. Si parfois nous réussissons à créer de bons souvenirs, bien trop de gens dans le monde sont contraints d’oublier pour vivre. »

Pete Fromm – Indian Creek ***

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Editeur : Gallmeister – Date de parution : janvier 2017 – 250 pages

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Pete Fromm se retrouve seul dans les Rocheuses, à vivre dans une tente pendant sept mois. « De la mi-octobre à la mi-juin, j’allais être responsable de deux millions et demi d’œufs de saumon implantés dans un bras entre deux rivières. La route la plus proche se trouvait à quarante miles, l’être humain le plus proche à soixante miles. Si j’étais intéressé, précisa-t-il, je n’aurais que deux semaines pour me préparer. »

Etudiant en biologie animale
, il quitte brusquement l’université pour s’embarquer dans cette aventure, sans vraiment réfléchir, seulement attiré par le monde sauvage et les grands espaces et par l’idée d’avoir « une histoire à raconter ».
À travers ce récit, Pete Fromm nous raconte ses journées dont le temps s’étire, ses errances dans la vallée de la Selway et les forêts alentour avec sa chienne Boone, la neige qui commence a tomber, l’hiver qui s’installe – il se sent peu à peu coupé du monde et il finit par y prendre goût. Il se glisse dans la peau d’un trappeur, traque les cerfs sans grand succès, fait griller des écureuils, lit beaucoup. 

Je me suis plongée avec délice dans cette vie sauvage et solitaire, en compagnie de ce narrateur auquel on s’attache au fil des pages. Pete Fromm ne peut s’empêcher d’osciller entre l’exaltation de vivre en pleine nature et le sentiment de rater tout ce qu’il se passe pendant ce temps là dans la « civilisation ». Il a quelques passages à vide, puis se retrouve ébahi devant le spectacle des étoiles, de la neige, d’une éclipse… Le jeune homme apprend à se débrouiller, à chasser, à pêcher, comme un véritable homme des bois. Il observe la vie qui l’entoure – ses sens s’éveillent.

Une lecture qui m’a tour à tour émue, fait sourire… et surtout, qui m’a fait voyager, m’a permis de m’évader et de goûter à ces espaces sauvages et dépeuplés – je m’y suis vraiment cru. Une lecture qui a un vrai pouvoir d’immersion, riche en émotions : une vraie bouffée d’oxygène ! 

 

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« Je poussais un cri. Levant les poings au-dessus de ma tête, je criai. En poursuivant ma ronde de fou en haut des cimes, je savais que partout où mes yeux se posaient, et même plus loin encore, partout où le soleil venait de disparaître, la seule empreinte sur le sol qui n’était pas celle d’un animal était la mienne. Je criai de nouveau, prêt à exploser. »

Marisha Pessl – Intérieur nuit ****

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Editeur : Folio – Date de parution : avril 2017 – 849 pages

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Stanislas Cordova est un réalisateur de films d’horreur très controversé ; un halo de mystère et de légendes l’entoure… Considéré à la fois comme un fou, un maniaque et un génie, ses films – souvent censurés – font sensation et ne laissent pas indifférent ; en les regardant, certains spectateurs sont tétanisés, terrorisé, pétrifié. Les fans du réalisateur – les cordovistes – organisent des séances de projections clandestines sous terre, dans les catacombes… Séances qui semblent plus tenir du rite satanique que du simple divertissement. Cordova suscite dévotion et émerveillement chez ses adeptes, à la façon d’un gourou.

Il y a cinq ans, le journaliste Scott McGrath, après avoir reçu un appel anonyme pour le moins dérangeant, a tenté de percer le mystère de Cordova, ce qui lui a coûté sa carrière et son mariage. Lorsque la fille du réalisateur est retrouvée morte dans un entrepôt désaffecté de Manhattan, McGrath décide de reprendre son enquête.

J’avais adoré La Physique des catastrophes, c’est donc avec plaisir que j’ai entamé la lecture de ce second roman de Marisha Pessl. Et je n’ai pas été déçue, loin de là… J’ai littéralement dévoré ce thriller addictif, à l’atmosphère sombre et inquiétante. Dès les premières pages émerge cette silhouette en manteau rouge qui marche dans la nuit, le pas lourd, le visage dissimulé par une capuche… Etrangeté et surnaturel s’invitent dans la danse des mots.

Un roman angoissant & haletant, mêlant avec virtuosité surnaturel et réalité, fantasme et vérité. J’ai rarement lu un roman aussi bien maîtrisé : j’ai été littéralement scotchée de la première à la dernière page. Une écriture puissante, dense, documentée ; parsemée d' »images d’archives » qui viennent illustrer la progression de l’enquête du journaliste – pour une immersion totale.

Un coup de cœur, qui me hantera longtemps.

Mille mercis aux éditons Folio pour la découverte de ce roman. Marisha Pessl est décidément une auteure à suivre de très très près.

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« La menace que l’on sent mais qu’on ne voit pas, nourrie par l’imagination, cette menace-là est éprouvante, écrasante. Elle vous détruit avant même que vous ayez quitté votre chambre, votre lit, avant même que vous ayez ouvert les yeux et respiré. »

« Le seuil mystérieux qui sépare le réel de la fiction… Car chacun de nous possède sa propre boîte, une chambre noire où se loge ce qui nous a transpercé le cœur. Elle contient ce pour quoi l’on agit, ce que l’on désire, ce pour quoi l’on blesse tout ce qui nous entoure. Et si cette boîte venait à être ouverte, rien ne serait libéré pour autant. Car l’impénétrable prison à serrure impossible, c’est notre propre tête. »

« Ma vie était un costume que je n’avais mis que pour les grandes occasions. La plupart du temps, je l’avais gardée au fond de mon placard, oubliant jusqu’à sa présence. On était censés mourir quand les coutures ne tenaient plus qu’à un fil, quand les coudes et les genoux étaient tachés d’herbe et de boue, les épaulettes abîmées par les étreintes, les pluies torrentielles et le soleil de plomb, le tissu élimé, les boutons arrachés. »

« L’effroi est une chose aussi essentielle à notre vie que l’amour. Il plonge au plus profond de notre être et nous révèle ce que nous sommes. Allons-nous reculer et nous cacher les yeux ? Ou aurons-nous la force de marcher jusqu’au précipice et de regarder en bas ? Voulons-nous savoir ce qui s’y cache ou, au contraire, vivre dans l’illusion sans lumière où ce monde commercial veut tant nous enfermer, comme des chenilles aveugles dans un éternel cocon ? Allons-nous nous recroqueviller, les yeux clos, et mourir ? Ou nous frayer un chemin vers la sortie pour nous envoler ? »

Martin Page – Manuel d’écriture et de survie ****

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Editeur : Seuil – Date de parution : 2014 – 171 pages

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Dans ce Manuel d’écriture et de survieMartin Page répond aux lettres d’une jeune écrivaine du nom de Daria. À travers cette correspondance, l’auteur nous livre des réflexions sur l’écriture, l’art, l’écrivain et la condition d’écrivain.

Ces lettres sont aussi l’occasion pour Martin Page de se livrer ; au fil des échanges, on en apprend davantage sur lui, son quotidien, ses habitudes littéraires. Ces lettres sont comme une fenêtre ouverte sur une part de son intériorité. On découvre un regard sur le monde, une pensée ; ses influences artistiques et humanistes. Martin Page convoque des auteurs, peintres, artistes, scientifiques pour étayer ses propos. Un petit bouquin truffé de références littéraires, de conseils, de culture ; riche d’enseignements sur l’écriture, mais aussi la vie, tout simplement.

Un petit bijou qui nous offre de belles réflexions sur la fiction, l’imaginaire et qui regorge de conseils de lecture. Un texte essentiel pour tout amoureux de l’art et des livres, dont la lecture nous enrichit.

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« L’art est un crime contre la réalité. Par ses incessantes transformations, il remet en cause l’intégrité du monde et de la société, comme le meurtre remet en cause l’intégrité du corps d’une personne. Un œuvre d’art coupe le souffle, accélère notre cœur, nous transforme, enrichit notre rapport aux formes, aux couleurs et aux sons. Nous ne sommes pas changés au point d’en mourir, mais la réalité jusque-là connue meurt pour être remplacée par une autre, plus complexe, plus étrange. »

« Nous naissons avec mille bras et mille cœurs, et nous n’arrêtons pas d’en perdre tout au long de notre vie. On nous déforeste sans cesse, c’est douloureux, mais nous sommes vastes, personne n’arrivera à bout de nous. »

« Un écrivain ne braque pas de banques, il braque le réel. L’art m’a permis de vivre, dans tous les sens du terme.