Lauren Groff – Les Furies ***

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Éditeur : L’Olivier – Date de parution : janvier 2017 – 426 pages

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Nous sommes au début des années 90 sur la côté Est des Etats-Unis. Lors d’une soirée étudiante, Lancelot – alias Lotto – et Mathilde tombent amoureux : c’est le coup de foudre. Ils se marieront deux semaines plus tard. Un couple charismatique, qui fait bien des envieux…

Mathilde, jeune femme solitaire et se contentant de peu d’amis, séduit par sa grâce, sa finesse, sa pureté. Toutes les années qui suivront, elle sera le soutien indéfectible de son mari. Lotto, le fou de théâtre et de Shakespeare, dont on prédit qu’il sera un génie, dont l’adolescence est marquée par le vide laissé par la mort brutale de son père, ses fréquentations douteuses qui obligent sa mère Antoinette à l’envoyer en pension sur la côte Est, quittant sa Floride natale. A l’université, il deviendra « Lotto la Queue », les filles défilant les unes après les autres dans son lit.

Dix ans plus tard, ils sont toujours ensemble. Lotto a fini par devenir un célèbre dramaturge, écrivant pièce après pièce. Un couple en apparence parfait, mais… « Le mariage est un tissu de mensonges. Gentils, pour la plupart. D’omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes. Elle n’a jamais menti. Elle s’est contentée de ne pas en parler. »

Avec talent, Lauren Groff nous offre un roman dense et touffu, dans lequel elle dissèque le couple sous toutes les coutures ; en deux parties, nous avons le point de vue du mari, puis celui de la femme. Les fissures de l’idyllique tableau marital se révèlent alors, le voile se levant sur des vérités insoupçonnées…

Un roman qui se dévore peu à peu avec une fascination grandissante. Les chapitres se succèdent, incorporant des extraits des pièces écrites par Lotto et un narrateur qui signale sa présence entre crochets. Une écriture parfois presque scénique, théâtrale, finement ciselée.

Une fresque admirablement bien maîtrisée sur l’amour, le couple, les apparences et leur trompeuse vérité.

Un grand merci aux éditions de l’Olivier pour cette lecture !

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« Crépuscule. Maison dans les dunes, comme un escargot de mer rejeté par les flots. Des pélicans, tête baissée contre le vent. Une tortue gaufrée sous les palmiers nains. »

« Elle but beaucoup de vin puis s’endormit, et elle se réveilla au milieu de la nuit, dans un lit froid où son mari ne se trouvait pas. Et c’est ainsi que, avec une véritable amertume existentielle, elle sut qu’il ne l’avait jamais comprise. »

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Riad Sattouf – L’Arabe du futur. Tome 1 ***

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Éditeur : Allary Editions – Date de parution : 2014 – 158 pages

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A travers cette BD autobiographique, Riad Sattouf met en scène son enfance au Moyen-Orient dans les années 80. Il a deux ans, de beaux cheveux blonds qui font l’admiration de tous. Ses parents, Clémentine une bretonne et Abdel-Razak un étudiant syrien, se sont rencontrés dans les années 70 à la Sorbonne. Son père, devenu docteur en Histoire, trouve un poste en Libye. Ils découvrent un pays sous le joug de Kadhafi, le Guide Suprême. Issu d’un milieu pauvre, féru de politique et obsédé par le panarabisme, Abdel-Razak Sattouf élève son fils dans le culte des grands dictateurs arabes, symboles de modernité et de puissance virile. En 1984, la famille déménage en Syrie – dirigée d’une main de fer par Hafez el-Assad – pour rejoindre les autres Sattouf, dans un petit village près de Homs.

 

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A travers l’histoire de son enfance, l’auteur nous raconte l’histoire politique arabe, évoque le conflit israélo-palestinien… Le trait de crayon de Riad Sattouf est très drôle, cocasse. Les bulles se dévorent. Même si je n’ai pas ressenti un enthousiasme débordant pour cette BD, à l’image de son succès retentissant, j’ai tout de même pris beaucoup de plaisir à lire ce premier tome, le sourire aux lèvres.

 

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Paula McGrath – Génération **

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Éditeur : La Table Ronde – Date de parution : janvier 2017 – 223 pages

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De 1958 à 2027, et de Chicago à Kyoto, en passant par l’Irlande, ce roman nous transporte dans le temps et l’espace. Dans une ferme bio de l’Illinois, autour de Joe le propriétaire de l’exploitation, vont se croiser plusieurs personnages, plusieurs destins vont graviter les uns autour des autres. Il y a Carlos, qui traverse régulièrement la frontière mexicaine, pour subvenir aux besoins de sa femme et des ses filles ; Judy, fille d’immigrés allemands, qui se laisse dépérir et grossir en l’absence de son fils ; Áine fraîchement débarquée d’Irlande pour faire du wwoofing – du volontariat – au sein de la ferme de Joe et qui ne s’attend vraiment pas à ce qu’elle va découvrir…

Les premières pages sont un peu déroutantes, beaucoup de personnages apparaissent sans que l’on comprenne les liens entre eux ; puis les pièces du puzzle se mettent en place, s’imbriquent peu à peu les unes dans les autres. Des personnages qui ont tous en communs le fait de venir d’ailleurs, ou d’être fils ou filles d’immigrés.

J’ai aimé cette idée de destins croisés et cette réflexion sur la transmission de génération en génération que Paula McGrath déroule tout au long de son roman ; mais j’avoue être restée sur ma faim : j’aurais aimé en savoir plus sur certains personnages, j’ai eu l’impression de survoler les chapitres sans avoir le temps de m’attacher à l’un ou l’autre. Génération reste une lecture agréable, que j’ai lu d’une traite et dont l’atmosphère m’a plu.

Merci aux éditions de La Table Ronde pour cette lecture !

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« La puberté, ça a été comme se réveiller pour découvrir que j’avais été en prison toute ma vie, mais que le gardien avait laissé la porte ouverte. »

Mademoiselle Carole & Julie Dachez – La Différence invisible ***

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Éditeur : Delcourt/Mirages – Date de parution : août 2016 – 96 pages

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 « Le préjugé est enfant de l’ignorance. » William Hazlitt

Marguerite est une jeune femme de vingt-sept ans presque comme les autres. À ceci près qu’elle est atteinte du syndrome d’Asperger, sans le savoir. Cette forme d’autisme l’empêche de profiter de la vie comme les autres. Ses proches ne le savent pas non plus, elle n’a jamais été diagnostiquée, malgré les nombreux psychiatres et psychologues qu’elle a vu. Au quotidien, Marguerite a besoin de rituels –  la routine la rassure. Elle angoisse lorsqu’elle sort dans la rue. Au bureau, elle arrive avant tout le monde. Le moindre bruit la dérange pour dormir. Elle ne sait pas mentir et ne comprend pas le second degré et les sous-entendus. Elle n’est vraiment sereine qu’une fois chez elle, avec ses animaux…

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Personne ne semble la comprendre, ou avoir une once d’empathie pour elle, même son copain. En faisant des recherches, Marguerite va découvrir peu à peu qui elle est vraiment et ce dont elle souffre. Malgré le diagnostic et le sentiment de libération qu’elle ressent à son annonce, la jeune femme va devoir faire face à l’incompréhension des autres, leurs moqueries, leurs préjugés, leurs idées reçues sur ce trouble qui souvent est sous-estimé, non reconnu, mal identifié.

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Marguerite va apprendre à changer de regard, et à modifier la perception qu’elle a d’elle-même et du monde dans lequel elle vit.

J’ai beaucoup aimé cette BD, avec ses dessins en noir et blanc ; quelques touches de couleurs seulement. Les bulles de dialogues qui proviennent des autres sont en rouge, comme pour souligner l’agression permanente que cela représente pour Marguerite, le décalage avec sa vie, sa bulle intérieure. Les bruits aussi sont en rouge.

Une belle BD sur l’autisme, cette différence invisible, avec une héroïne émouvante, qui m’a touchée et qui m’a permis d’en apprendre davantage sur ce syndrome trop méconnu.

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Richard Wagamese – Les Etoiles s’éteignent à l’aube ****

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Éditeur : Zoé – Date de parution : 2016 – 284 pages

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C’est tout à fait par hasard que j’ai déniché ce roman à la bibliothèque, sans en avoir jamais entendu parler… La poésie de son titre m’a suffit pour l’embarquer.

Franklin Starlight, jeune Indien de seize ans, est appelé au chevet de son père alcoolique et mourant qu’il ne voit pour ainsi dire jamais – « un étranger aux lisières de sa vie ». Depuis sa naissance, c’est le vieil homme qui l’a élevé. Il lui a tout appris, comment chasser, se déplacer dans la nature sans faire de bruit, suivre à la trace les animaux, apprendre les signes… Comme un véritable Indien. Le père, Eldon, va lui faire une curieuse demande : il veut partir randonner dans les montagnes avec son fils pour y passer les dernières heures de sa vie. Ils se mettent en route pour la nature sauvage et peu à peu les mots entre eux se délient.

Un magnifique roman de nature writing, grâce auquel on se retrouve immergé en pleine nature – la forêt, les sons, les signes. Une nature sensitive qui contraste avec la rugosité des paroles échangées par le père et le fils, leur économie de mots, l’importance qu’ils prennent lorsque les souvenirs jaillissent.

Au fur et à mesure de leur marche, son père lui livre ses souvenirs, son enfance, des bribes d’une vérité tant attendue. Les vestiges de la guerre de Corée, à laquelle a participé son père, refont surface à la lueur du feu. Faisant écho au propre tumulte qui agite leurs cœurs.

Un roman qui parfois m’a rappelé le bouquin de Joseph Boyden, Le Chemin des âmes, une pure merveille. Il se dégage de l’oeuvre de Richard Wagamese une atmosphère tout aussi séduisante et singulière.

Un récit poétique où la douleur, la perte et la mort sont sublimés. La douleur des souvenirs s’épanouit dans l’immensité sauvage de la nature. Un somptueux roman sur la relation d’un père et de son fils, que je garderai longtemps en moi.

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« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes, et les cris stridents des faucons et des aigles étaient pour lui des arias ; le grognement des grizzlys et le hurlement perçant d’un loup contrastaient avec l’œil impassible de la lune. Il était indien. Le vieil homme lui avait dit que c’était sa nature et il l’avait toujours cru. »

« La lueur des étoiles naissantes dans le manteau violine du ciel. Le susurrement du vent qui se lève dans les cimes. Il ferma les yeux, rentra tout cela en lui et se sentit en paix ; il tourna son visage vers les cieux, resta ainsi bouche bée, à respirer, sans rien voir, mais à entendre les mouvements de la vie autour de lui. »

Nathacha Appanah – Tropique de la violence ***

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Éditeur : Gallimard – Date de parution : octobre 2016 – 174 pages

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À 26 ans, Marie tombe amoureuse de Cham, infirmier comme elle, originaire de l’île de Mayotte. L’année suivante elle se marie et le suit pour vivre sur cette île dont il lui a tant parlé, lui racontant son enfance, ses légendes. Une fois sur place, la réalité la rattrape. Elle désire ardemment un enfant, n’y parvient pas. C’est une clandestine débarquée d’un kwassa sanitaire qui lui donnera un enfant emmailloté de bandelettes, aux yeux vairons. Elle l’appellera Moïse.

L’oeuvre de Nathacha Appanah met en scène cinq personnages, cinq destins qui vont se croiser. Et que l’île va détruire et transformer. Chaque personnage prend la parole à tour de rôle. Il y a Marie Moïse son fils avec son œil vert, l’œil du djinn. Bruce, le chef de bande de  Gaza, le bidonville de Kaweni. Olivier, le flic. Stéphane, le directeur de l’association d’aide aux jeunes.

L’auteure décrit avec talent l’atmosphère de cette île fascinante et terrifiante, nous offrant un contraste saisissant entre son apparence paradisiaque et la violence humaine qui y règne. Mayotte, c’est le parfum d’ylang-ylang à la tombée de la nuit, le chant des roussettes, les manguiers aux fruits sucrés, les légendes qui circulent à propos des esprits, des djinns, le bleu du lagon dans la baie de Mamoudzou.

Mais derrière ses apparences sauvages et sublimes, celle que l’on appelle l’île aux parfums cache une violence incroyable, une jeunesse livrée à elle-même, dès le plus jeune âge. Drogue, prostitution, trafics en tous genres, absence d’avenir. Mayotte ce sont aussi les kwassas kwassas qui charrient des centaines de clandestins, le mourengé au son des tambours… On découvre un pays sauvage et au bord du chaos, qui exhale le sang, le meurtre, la folie, l’enfer de la pauvreté, la lie, la fange. « Gaza c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza c’est Mayotte, Gaza c’est la France. »

Un court roman percutant, porté par une langue âpre et poétique, qui m’a fait l’effet d’un coup de poing. Une plume incroyable, que j’ai trouvée sublime au point d’avoir envie de scander à voix haute certains passages.

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« J’ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel. »

« La nuit était silencieuse, épaisse et chaude. Elle se pressait contre moi et j’ai eu l’impression qu’elle pourrait m’avaler et que ce serait sans douleur et tout doucement. J’ai sorti le couteau et j’ai fait quelques figures dans l’air comme si je pouvais découper la nuit en morceaux et porter ces morceaux à ma bouche. »

« Pendant longtemps, je ne suis pas sorti de Gaza. Pendant longtemps j’ai été mort car je suppose  que c’est ce vide-là qu’on a dans le ventre et dans le cœur quand on est mort. »

 « Quand Stéphane me demandait pourquoi je lisais toujours le même livre, je haussais les épaules parce que je ne voulais pas lui expliquer que ce livre-là était comme un talisman qui me protégeait du monde réel, que les mots de ce livre que je connaissais par cœur étaient comme une prière que je disais et redisais et peut-être que personne ne m’entendait, peut-être que ça ne servait à rien mais qu’importe. »

Isabelle Arsenault & Fanny Britt – Jane, le renard et moi ****

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Éditeur : La Pastèque – Date de parution : 2013 – 140 pages

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Hélène est victime de harcèlement et d’intimidation à l’école. Celles qui étaient ses amies hier, se sont liguées contre elle. Hélène rase les murs, baisse les yeux et n’ose plus marcher dans les couloirs sous leurs yeux méchants, en entendant leurs voix venimeuses. Lorsqu’elle va aux toilettes, elle découvre chaque fois de nouveaux mots à son intention, insultants. La cruauté adolescente est palpable, on la sent viscérale.

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Seule la lecture semble avoir le pouvoir d’extirper la jeune fille de ce réel étouffant, de lui changer les idées. Elle trouve refuge dans Jane Eyre, l’oeuvre de Charlotte Brontë. L’histoire de cette orpheline battue par une tante qui la méprise, sa solitude, sa pauvreté, font écho à son propre mal-être, sa réalité. Sa rencontre avec un renard roux avec un grain de beauté sur la patte gauche sera un autre échappatoire pour la jeune fille.

Les dessins mettant en scène la réalité d’Hélène sont en noir et blanc. Puis lorsqu’elle se met à lire, les dessins deviennent hauts en couleurs. La couleur s’invite avec la fiction. Dessins au crayon, ombres et lumières, aquarelles aux couleurs douces et vives, tout en délicatesse.

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Une belle BD, tout en poésie et en émotions, qui met en relief le rôle salvateur de la fiction dans la vie et le pouvoir de l’imagination. Le renard m’a rappelé celui du Petit Prince, de Saint-Exupéry. Son apparition participe du réenchantement du monde ; il semble symboliser l’incursion du merveilleux dans une réalité laide et difficile à supporter – brimades, pauvreté de la famille, un corps soumis à la métamorphose adolescente.

J’aime les bulles de dialogue, qui sont comme des feuilles, des pétales. Hélène est une héroïne attachante, avec son « imagination de plante grimpante », sa frimousse empreinte de naïveté, de doute, d’espoir. On lit sur son visage comme dans un livre ouvert.

Cette BD est un vrai petit bijou, j’en avais les yeux pétillants… Un coup de cœur  ❤

Merci à Madame Lit et à Ynabel, qui m’avaient terriblement tentée avec leurs beaux billets !

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