Malorie Blackman – Entre chiens et loups ***

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Éditeur : Milan – Date de parution : 2005 – 396 pages

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Imaginez un monde à l’envers du nôtre : où les blancs seraient rejetés, traités comme moins que rien. Où les noirs les traiteraient avec dédain et supériorité. Dans ce monde, il y a les Nihils d’un côté et les Primas de l’autre. Les Nihils sont appelés de façon moqueuse les Néants… Et dans ce monde, nous faisons la connaissance de Sephy et Callum, unis par une indéfectible amitié ; ils se connaissent et jouent ensemble depuis leur plus tendre enfance. Mais l’une est Prima et l’autre Nihil… « Pourquoi la différence effrayait-elle autant? »

Le récit fait alterner les voix et les pensées des deux adolescents. Le début de ce roman m’a rappelé Sweet Sixteen de Annelise Heurtier… En effet, quatre Nihils sont acceptés pour intégrer le collège de Sephy. Mais l’intégration au collège ne se fera pas sans heurts, sans manifestations violentes et l’amitié des deux adolescents va être mise à l’épreuve et tourmentée.

Un roman que j’ai refermé un peu ahurie, sonnée. Une lecture puissante, qui donne matière à réfléchir… Malorie Blackman dépeint avec force et talent cette société devenue folle – qui pourrait dangereusement ressembler à la nôtre – , où le racisme et l’intolérance sont poussés à l’extrême. En l’espace de quelques 400 pages, la romancière parvient à nous émouvoir et nous révolter, avec ce roman jeunesse très intelligent et sensible, qui sonne comme un électrochoc.

 

Hermann Hesse – Le Loup des steppes ***

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Éditeur : Le Livre de poche – Date de parution : 2013 [1927] – 311 pages

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Le loup des steppes, c’est cet homme énigmatique qui vient de louer une chambre chez la tante du narrateur. Harry Haller est un être solitaire, désabusé, qui ne parvient pas à s’intégrer à la société. Il ne fait rien de ses journées sinon se plonger dans des livres, errer dehors, boire jusqu’à plus soif dans des bars, affichant en permanence un air pensif et un sourire triste.

Dans la première partie de ce curieux roman, qui porte le nom de « préface de l’éditeur », le narrateur – l’éditeur donc – nous fait part de sa curiosité pour cet homme étrange dont il se méfie au début et qui finalement le fascine… « Ce fut avant tout son visage qui me plut immédiatement. Malgré son expression d’étrangeté, il me séduisait. Il était peut-être un peu singulier et triste, mais il reflétait une intelligence en éveil, très féconde, très active et il était illuminé par l’esprit. »

Avant de quitter sa chambre, Harry Haller laisse au narrateur un manuscrit comportant ses écrits. Les carnets de Haller – deuxième partie du roman – nous révèlent les rêveries qui possèdent Haller et l’enfer qu’il semble traverser, à la rencontre de personnages dont on ne sait vraiment s’ils naissent de son imagination ou sont réels. Ses écrits font preuve d’une profonde mélancolie et d’un déchirement intérieur. En lui cohabitent de façon conflictuelle l’homme – avec des pensées, des sentiments et une culture – et le loup – un être obscur, habité par les instincts, la sauvagerie, la cruauté… Ces carnets sont empreints de violence psychique et physique ; ils mettent en scène une âme tourmentée et profondément divisée.

Harry Haller est un personnage qui m’a fascinée. La plume de Hermann Hesse y est pour beaucoup : tout au long de ma lecture, j’ai été hypnotisée par la narration et je me suis laissée happer par ses mots. C’est un homme à la recherche de sentiments intenses, qui ne parvient pas à s’adapter à son temps et qui se sent étranger dans ce monde américanisé, ce monde des divertissements de masse…

J’ai fini par éprouver de l’empathie pour cet ermite mélancolique, réfugié dans sa cellule envahie de livres. Les réflexions que l’on découvre dans ce récit résonnent de manière tellement actuelle, que par moment on a l’impression qu’il s’agit de notre époque.

Le Loup des steppes est roman hypnotique, empreint de folie et de philosophie. Un livre inclassable, à la fois terrifiant et captivant, sur un homme partagé entre deux natures.

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« La mélancolie de Haller, je le sais aujourd’hui, n’est pas une bizarrerie spécifique à sa personne ; elle est la maladie de notre temps lui-même, la névrose qui caractérise la génération dont Haller faire partie et qui, loin de toucher exclusivement les individus faibles et médiocres, semble atteindre précisément les êtres forts, doués d’un esprit et de talents supérieurs. »

« Et de fait, si la majorité a raison, si cette musique dans les cafés, ces divertissements de masse, ces êtres américanisés aux désirs tellement vite assouvis représentent le bien, alors, je suis dans l’erreur, je suis fou, je suis vraiment un loup des steppes, comme je me suis souvent surnommé moi-même ; un animal égaré dans un monde qui lui est étranger et incompréhensible ; un animal qui ne trouve plus ni foyer, ni oxygène, ni nourriture. »

« Réfléchir une heure ; rentrer en soi-même pendant un moment et se demander quelle part on prend personnellement au règne du désordre et de la méchanceté dans le monde, quel est le poids de notre responsabilité ; cela, vois-tu, personne n’en a envie ! Voilà pourquoi tout continuera comme avant ; voilà pourquoi, jour après jour, des milliers et des milliers d’hommes préparent avec zèle la prochaine guerre. »

Camille Jourdy – Rosalie Blum ****

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Éditeur : Actes Sud – Date de parution : 2007-2009

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Vincent a la trentaine ; il mène une vie assez solitaire et routinière, partagée entre son salon de coiffure et sa vieille mère un peu folle et possessive. Un jour, dans une petite épicerie où il ne met jamais les pieds, il croise une femme dont le visage lui paraît étrangement familier. Quelques jours plus tard, il la croise à nouveau dans la rue. Sous prétexte de vouloir l’identifier, Vincent la suit jusque chez elle… Sur la boîte aux lettres est inscrit son nom : « Rosalie Blum ». A la fois curieux et fasciné, Vincent se met à suivre Rosalie de plus en plus fréquemment dans la rue, à son cours de chorale, dans le bar où elle semble noyer sa solitude dans le whisky ; sans qu’il puisse se l’expliquer ou s’en empêcher, il prend goût à cette filature.

Tout au long de ces trois tomes, Camille Jourdy déroule son intrigue avec délice, mêlant savamment humour et mystère ; le mystère planant jusqu’à la dernière bulle…  J’ai aimé découvrir cette galerie de personnages, à la fois drôles et attendrissants, avec leurs failles : Rosalie et le mystère qui plane autour de son passé ; Aude, sa nièce qui partage un appartement avec Kolocataire, un punk cambrioleur et hypocondriaque ; Vincent et sa mère tellement farfelue…

J’adore le trait de crayon de Camille Jourdy, les personnages sont tellement bien croqués, dans le moindre détail, les dialogues sont cocasses et croustillants à souhait… Je me suis tout simplement délectée à la lecture de cette trilogie. C’est léger et grave, drôle et intelligent.

En bref, c’est un vrai coup de cœur  ❤

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Trilogie dévorée dans le cadre de ma participation au challenge BD & Mangas !

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Laurent Queyssi – Allison **

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Éditeur : Les Moutons électriques – Date de parution : avril 2016 – 160 pages

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1993. C’est l’année du bac pour Allison, une lycéenne qui vit avec sa mère dans une petite ville morne, sans attraits. Elle passe son temps à écouter de la musique sur son baladeur – My Bloody Valentine, The Pixies, Nirvana, P.J. Harvey, Joy Division, The Cure… – en marchant dans la rue, dans la cour de récréation, dans son lit… Depuis plusieurs semaines, un étrange phénomène se passe : lorsqu’elle écoute de la musique, Allison lévite, elle décolle littéralement, ses pieds ne touchant plus le sol. L’adolescente s’inquiète : est-elle malade ? Pourquoi est-elle transportée à ce point par la musique ? Elle va chercher à en savoir plus, enquêter sur ce phénomène, et par la même occasion, elle en apprendra plus sur le père qu’elle n’a pas connu. En flânant dans une librairie, elle tombe sur un roman qui lui parle immédiatement : Avril me reste étranger, de Gregory Clarkson. C’est l’histoire d’un homme qui se met à léviter en écoutant de la musique, tout comme elle…

Un roman original, truffé de références musicales et littéraires, qui se lit avec plaisir. Cependant, le ton du récit est  curieux pour un roman jeunesse et le langage d’Allison m’a parfois dérangé. En fait, on n’a pas l’impression que c’est une adolescente qui parle : elle semble être déjà tout connaître de la vie, employant un ton franchement désabusé, cynique et parfois cru, qui ne colle pas du tout au personnage. J’ai donc vraiment eu du mal à croire que ces paroles et ces pensées sortaient de la tête d’une adolescente de dix-sept ans.

Un roman qui figurait dans la sélection jeunesse de ma bibliothèque mais qui, je trouve, serait plutôt un roman pour jeunes adultes – même si la frontière entre adolescents et jeunes adultes peut être mince. Une lecture qui reste agréable mais que je ne mettrais pas sur les étagères de mon CDI, que ce soit en collège ou en lycée.

Nancy Peña – Madame. Tome 2 : un temps de chien ***

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Éditeur : La Boîte à bulles – Date de parution : novembre 2016 – 80 pages

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Une petite BD qui ne paie de pas mine, qui se présente sous la forme d’une suite de scénettes dans lesquelles nous découvrons le quotidien d’un chat nommé Madame et de sa maîtresse, Nancy. Le chat est doué de paroles et passe son temps à dormir, faire toutes les bêtises possibles, mais aussi à méditer, réfléchir, philosopher et faire de l’humour…

Le petit félin donne son avis même quand on ne l’a pas demandé, c’est une vraie canaille, très capricieuse, paresseuse et égoïste, qui parvient même à domestiquer sa maîtresse.

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Une BD cynique, pleine d’humour, dont les dessins sont adorables ; certaines scènes sont vraiment bien croquées et les dialogues m’ont fait franchement rire. Les amoureux des chats, ceux qui vivent au quotidien avec ces petites boules de poils au caractère bien trempé, se reconnaîtront dans beaucoup de situations cocasses et malgré tout réalistes.

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BD lue dans le cadre de ma participation au challenge BD & Mangas !

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Emily St. John Mandel – Station Eleven ****

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Éditeur : Rivages – Date de parution : août 2016 – 480 pages

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J’ai lu ce roman dans le cadre d’une lecture commune avec Fanny, du blog Pages versicolores, et ce fut un plaisir d’échanger et de partager cette lecture avec elle ! Pour retrouver son propre billet et découvrir son avis, c’est par ici !

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Un soir d’hiver à l’Elgin Theatre de Toronto, le célèbre acteur Arthur Leander s’écroule sur scène. Son cœur cesse de battre en pleine représentation du Roi Lear. Un des spectateurs, Jeevan, se précipite sur scène pour tenter de secourir l’acteur, mais il est trop tard. Dans l’ombre de la scène, une petite fille sanglote. En sortant du théâtre, Jeevan n’a pas le cœur à rentrer chez lui. Il erre dans les rues, sous les flocons de neige, lorsque l’appel d’un ami urgentiste lui apprend qu’une terrible pandémie de grippe, en provenance de Géorgie, se répand sur la ville de façon alarmante. Il le supplie de quitter immédiatement Toronto avec sa femme et son frère.

Vingt ans après le cataclysme, nous suivons La Symphonie Itinérante, une troupe d’acteurs et de musiciens qui déambule et voyage à travers la région du lac Michigan, dans des voitures transformées en caravanes. Envers et contre tout, ils jouent du Shakespeare et des morceaux de musique classique. Parmi cette troupe itinérante, cette seconde famille, se trouve Kirsten, l’enfant qui a assisté à la mort d’Arthur Leander. Elle a désormais vingt-huit ans et ne garde aucun souvenir de la première année qui a suivi la fin du monde. Construit sur ces échos d’un monde à l’autre, le roman alterne ainsi deux temporalités : ce qui s’est passé avant le cataclysme, et les années qui ont suivi dans ce monde post-apocalyptique.

Station Eleven est un roman difficile à classer et dont j’ai beaucoup de mal à parler tant il m’a remuée. C’est à la fois un roman de science-fiction, un roman d’aventures, nous faisant réfléchir sur l’homme et son devenir, l’art… Si au cours de ma lecture, j’ai pensé à Walking dead, la comparaison ne tient pas longtemps la route ; l’univers que nous dépeint Emily St John Mandel est particulièrement bien campé, et très réaliste : aucun détail n’est laissé au hasard.

L’intrigue dans laquelle on s’immerge complètement est tissée de multiples connexions entre l’avant et l’après cataclysme, elle met en scène des chassés-croisés entre les personnages, grâce à une plume sensible et incisive. Ce roman m’a littéralement enthousiasmée, émue, me transportant dans un Ailleurs qui nous questionne sur la fin possible d’un monde, le rôle de l’art et l’importance des souvenirs dans une vie, leur profonde subjectivité.

Un roman que je ne voulais pas refermer, que j’aimerais relire. ❤

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« L’enfer, c’est l’absence de ceux qu’on voudrait tant avoir auprès de soi. »

« Mes souvenirs d’avant le cataclysme ressemblent aujourd’hui à des rêves. Je me souviens d’avoir regardé par le hublot d’un avion, ce devait être dans le courant de la dernière année, et d’avoir vu du ciel la ville de New York. »

« Il est surprenant de voir la rapidité avec laquelle on en vient à trouver normal de vivre sur un banc, avec une simple valise, près d’une porte d’embarquement. »

Marie Darrieussecq – Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker ***

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Éditeur : P.O.L – Date de parution : mars 2016 – 151 pages

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Paula Modersohn-Becker, née le 8 février 1876 à Dresde et morte le 21 novembre 1907 à Worpswede, est une artiste peintre allemande, et l’une des représentantes les plus précoces du mouvement expressionniste en Allemagne. Elle s’engage dans des études de peinture et rejoint les artistes indépendants réunis dans le village de Worpswede, non loin de Brême, qui prônent un retour à la nature et aux valeurs simples de la paysannerie. Paula y fait la connaissance de Rilke, qui sera son grand ami éperdument amoureux d’elle, sans jamais l’avouer, et elle finit par épouser le peintre Otto Modersohn.

Le manque d’audace des peintres worpswediens la pousse à s’ouvrir aux inspirations extérieures et à effectuer des séjours répétés à Paris, auprès de l’avant-garde artistique. Paula a vécu ainsi entre son petit village de Worpswede et le Paris artistique du début du XXe siècle qui la fascine, délaissant un mari qui ne semble pas la comprendre, qui ne comprend pas sa façon de peindre, de voir le monde. Paula semblait avoir un don pour voir des choses en chacun, invisibles aux yeux de tous.

Marie Darrieussecq revient à Worpswede en 2014 ; elle tente de capter l’atmosphère de l’époque, ce qu’a pu voir et ressentir Paula : « Worpswede, été 2014. Il y a un tel battement de nuages et de soleil que la terre est troublée comme un lac. Le paysage est rayé de canaux, de reflets. J’essaie de voir ce qu’a vu Paula. »

Une biographie sensible et poétique que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire et qui m’a fait découvrir une artiste peintre que jusqu’alors je ne connaissais pas… Cette biographie m’a également permis de découvrir enfin la plume de Marie Darrieussecq dont j’avais beaucoup entendu parler sans jamais avoir sauté le pas.

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« Et par toutes ces brèches j’écris à mon tour cette histoire, qui n’est pas la vie vécue de Paula M. Becker mais ce que j’en perçois, un siècle après, une trace. »

« Ils se sont vus pour la dernière fois le 27 juillet 1906, à dîner chez Jouven. Ils ne le savent pas – si jeune, on ne sait pas que c’est la dernière fois, et quand le survivant se retourne sur les phrases, leur sens déborde sur le néant. »

Je lis… donc je suis [Lectures 2016]

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Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es… L’ayant beaucoup apprécié l’année passée, je joue à nouveau le jeu de ces lectures qui nous dévoilent, où les réponses aux questions appellent des titres de romans lus tout au long de l’année 2016. C’est le joli billet de Mokamilla qui m’a rappelé ce tag tout en poésie.

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Décris-toi : La voleuse de livres

Comment te sens-tu ? J’ai toujours ton cœur avec moi

Décris où tu vis actuellement : La terre qui penche

Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu ? Le sentier des nids d’araignée

Ton moyen de transport préféré : La passe-miroir

Ton/ta meilleur(e) ami(e) est : L’amie prodigieuse

Toi et tes amis vous êtes : Les gens dans l’enveloppe

Comment est le temps ? Le temps des miracles

Quel est ton moment préféré de la journée ? Quelques minutes après minuit

Qu’est la vie pour toi ? Cris, murmures et rugissements

Ta peur ? L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir

Quel est le conseil que tu as à donner ? On n’est pas là pour disparaître

La pensée du jour : Toutes les femmes sont des aliens

Comment aimerais-tu mourir ? Dans la barque de Dieu

Les conditions actuelles de ton âme ? L’insoutenable légèreté de l’être

Ton rêve ? Rien que ta peau

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Sophie Adriansen – Les Grandes jambes ***

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Éditeur : Slalom – Date de parution : juin 2016 – 112 pages

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Marion est une adolescente de douze ans comme les autres, à quelques centimètres près : ses jambes ont poussé trop vite, ce qui la complexe énormément. Impossible pour elle de trouver un jean qui soit à sa taille et qui ne laisse pas voir ses chaussettes… Elle est amoureuse de peinture et d’art et, accessoirement, de Gregory, mais sans pantalon à sa taille, rien n’est envisageable !

Dans le cadre de l’étude de la peinture flamande, la jeune fille va faire un voyage scolaire de trois jours à Amsterdam afin de visiter le musée des Beaux-Arts, la maison d’Anne Frank, faire de longues balades le long des canaux. Pour préparer ce voyage, Marion travaille sur un tableau de Rembrandt : La ronde de nuit.

Ce voyage va lui permettre de grandir intérieurement, lui faire prendre du recul, voir les choses sous un autre angle et les reconsidérer, en s’identifiant par exemple à Anne Frank. Découvrir cette ville différente va avoir pour effet de la bouleverser complètement, émotionnellement et intellectuellement. J’ai particulièrement aimé la scène où l’adolescente plonge littéralement dans le tableau en l’observant, comme si La ronde de nuit se mettait à vivre soudainement grâce aux mots.

Un joli roman, plein d’intelligence, de fraîcheur, une vraie parenthèse sensible et artistique que j’ai pris plaisir à lire. C’est une lecture différente et originale, qui se démarque dans le panorama de la littérature jeunesse. Ce rapport à l’art m’a plu ; le fait que l’on puisse avoir le tableau de Rembrandt sous les yeux, y revenir au cours de notre lecture. On commence et on termine ce roman avec le sourire et le cœur léger.

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« A partir du moment où des gens de notre âge sont morts sans le vouloir, on n’a pas le droit de ne vivre qu’à moitié. » – Tout ses espoirs sont nos possibilités.

« L’art n’est pas la vraie vie, d’accord ; mais contrairement à ce que je croyais, l’art peut changer le présent. »

Joyce Maynard – Prête à tout ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : mai 2016 – 403 pages

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La vie de Suzanne Stone est parfaite : elle n’a jamais touché à la drogue, a réussi ses études haut la main, fait un mariage heureux. Elle vit dans un bel appartement avec son mari Larry qui la vénère et l’aime comme un fou. Après leur lune de miel aux Bahamas, elle décroche un contrat de secrétaire sur une petite chaîne de télévision locale ; cela lui permet de mettre un pied dans le métier… Très vite, Suzanne en veut plus et devenir célèbre coûte que coûte ; elle obtient la présentation de la météo, mais cela ne lui suffit pas. Alors elle décide de faire ce reportage sur les adolescents, afin de les interviewer sur certains sujets comme la drogue, l’alcool, le sexe, et donner un aperçu de la jeunesse actuelle. Seulement trois adolescents s’inscrivent à ce projet : Jimmy, Russell et Lydia, des jeunes en mal de repères. Un soir qu’elle rentre d’une entretien d’embauche, Suzanne découvre son mari assassiné dans leur salon saccagé.

Pour composer son roman, Joyce Maynard s’est inspirée d’un fait divers, qui s’est déroulé au début des années 90. Le roman est habilement construit sous la forme d’une alternance des points de vue et des témoignages de l’entourage de Suzanne et Larry, et de toutes les personnes qui les ont connus, croisés : Carol et Earl Stone, les parents qui pensent que leur fille est l’innocence incarnée, Jimmy, Russel et Lydia, les adolescent qui font l’objet du reportage de Suzanne, leurs amis, voisins…

Chaque personne qui prend la parole a un regard subjectif sur les événements et semble donc donner une version des faits différente à chaque fois. Qui dit la vérité ? Qui croire ?  Suzanne, cette femme qui semble avoir de multiples facettes : enfant chérie, innocente et travailleuse, obsédée par l’ambition… Cette femme qui obtient tout ce qu’elle désire et qui n’a pas l’habitude que les hommes lui disent non. Ou Jimmy, cet adolescent un peu paumé, issu d’un milieu pauvre, élevé sans père.

Au fil des différentes voix et témoignages qui émergent, on découvre une Suzanne différente, son image se modifie. On doute. On se questionne. On tourne les pages du plus en plus vite.

Ce roman choral est tout simplement machiavélique ! Joyce Maynard a énormément de talent, et elle m’a parfois fait penser à Joyce Carol Oates. Elle possède une grande maîtrise de la narration et de nombreux thèmes sont brillamment abordés : comme la fidélité, l’amour, l’obsession sexuelle, l’ambition obsessionnelle, la violence… La romancière met en lumière cette obsession de l’image à une époque où les réseaux sociaux, la télé-réalité et Internet n’existaient pas encore… Ce personnage de femme obsédée par la célébrité et le désir de passer à la télévision est incroyable, il exerce sur nous de la fascination et de la répulsion.

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« Tant que vous êtes à la télé, il y a toujours quelqu’un qui vous regarde. Si les gens pouvaient passer à la télé tout le temps, nul doute que la race humaine dans son ensemble s’en porterait beaucoup mieux. Cela pose un problème : si tout le monde passait à la télé, il n’y aurait plus personne pour la regarder. »