Gilles Marchand – Une Bouche sans personne ***

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Éditeur : Aux forges de Vulcain – Date de parution : août 2016 – 282 pages

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Un homme vient tous les soirs dans le même bar pour y retrouver ses amis, Sam, Thomas et Lisa. Personne, au fond, ne sait grand chose de lui, hormis le fait qu’il est comptable, qu’il aime les Beatles et qu’il porte, été comme hiver, une écharpe qui semble dissimuler une cicatrice. Cet homme – dont on ne connaîtra pas le nom – mène une vie solitaire, il aime cette solitude, ce retrait du monde. Dans son appartement, il a une pièce où sont enfermées dans des cages toutes les écharpes qu’il a portées ; il en change toutes les semaines et ne s’en sépare jamais, de peur qu’elles ne révèlent ce qu’elles cachent…

Un soir au bar, il renverse du café sur son écharpe et abandonne ses amis, précipitamment. Le soir suivant, l’homme commence le récit de son passé. Soir après soir, l’homme déroule le fil de son passé, à travers la figure de son grand-père fantaisiste, Pierre-Jean. Pierre-Jean et ses histoires farfelues, fantastiques, où les frontières du réel et de la fantaisie deviennent poreuses. On entend alors parler de poissons vivant dans des éviers, d’un éléphant dégonflé qui s’appelle Alphonse, d’un ciel où les étoiles porteraient un autre nom, d’une chasse aux vers à minuit dans un parc parisien, d’un tunnel de sacs poubelles et d’une mouche qui danse lascivement…

En fait, dès l’instant où il prend la décision de raconter son passé, la fantaisie s’invite au présent dans son quotidien… Comme si le passé déteignait sur le présent.

J’aime immédiatement le message véhiculé par ces récits – on découvre un ton plein d’humour et cynique pour décrire la réalité qui me rappelle beaucoup celui de Martin Page. La réalité ne peut être acceptable qu’en étant transformée, déguisée, portant le voile de la fantaisie… Le regard porté sur la réalité est délicieusement absurde. Pour être heureux il faut travestir la réalité, la tourner en dérision.

Chaque soir, l’homme se met à raconter la suite de son histoire, à la façon d’une Shéhérazade des temps modernes, devant un auditoire attentif et de plus en plus nombreux. J’aime ce choix de la fantaisie et de la folie comme unique moyen de supporter les blessures de la vie ; comme cette cicatrice qui se cache sous l’écharpe.

Un beau roman qui sort de l’ordinaire, qui mêle la légèreté de l’imaginaire à la violence de la réalité, de ce sombre passé. Une belle ode à l’imagination qui m’a complètement séduite ; l’écriture de Gilles Marchand est enveloppante, à la fois drôle et incisive mais aussi profondément poétique. A découvrir absolument !

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« Je n’ai qu’une méthode : celle qu’a appliquée consciencieusement Pierre-Jean tout au long de sa vie. Ne pas s’encombrer de la réalité, transformer son présent pour oublier son passé. Il m’avait expliqué que si j’estimais que le monde n’était pas assez beau et que je n’étais pas en mesure de le changer, personne ne pourrait m’empêcher de l’imaginer tel que je voudrais qu’il soit. »

« Il a eut l’air étonné avant de m’expliquer que non, d’ailleurs, il n’avait aucune raison de pleurer. C’était juste que son visage n’était pas étanche. Il n’y pouvait rien et ça n’était pas bien grave. C’est le genre de choses qui arrive de temps en temps, avec toute cette eau qu’on a dans le corps. Il m’a expliqué qu’il s’était penché pour ramasser sa cuillère à café qui était tombée sur le lino et avec cette maudite loi des vases communiquant, ses yeux s’étaient remplis et avaient débordé. »

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