Timothée de Fombelle – Vango, Tome 1 : Entre ciel et terre ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : octobre 2016 – 448 pages

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Une fois de plus, la plume de Timothée de Fombelle m’a charmée ; la magie était au rendez-vous… Vango, notre héros, est arrivé un matin de 1919, sur une des îles Éoliennes, Salina, à l’âge de trois ans. Il s’y est échoué avec Mademoiselle, sa nourrice. Mazetta, un homme taiseux et mystérieux, leur offre le gîte, tout en veillant sur eux. Vango est vite adopté par les habitants de cette petite île sauvage, mais son passé demeure un mystère.

Mais nous faisons la connaissance de Vango quelques années plus tard, en 1934 à Paris. Allongé sur les pavés devant le parvis de Notre Dame, le jeune homme s’apprête à être ordonné prêtre lorsque des policiers surgissent pour l’arrêter. Agile comme un oiseau, Vango leur échappe par les toits parisiens. Une longue fugue commence, qui le fera traverser l’Allemagne, l’Angleterre, l’Écosse, l’Italie, par la voie des airs…

C’est un roman foisonnant et riche, à l’origine publié en tant qu’œuvre pour la jeunesse. Le personnage de Vango est fascinant, il parle plusieurs langues, escalade des églises et des arbres. On ne sait d’où il vient, ni pourquoi il est ainsi poursuivit… La Taupe, Eckener, Ethel, Zefiro… La ribambelle de personnages qui se déploie sous nos yeux et qui gravite autour de Vango est terriblement attachante, et chacun a son histoire. Le texte est émaillé de croquis des îles Éoliennes, du ballon dirigeable de Eckener. Timothée de Fombelle a décidément beaucoup de talent dans l’élaboration et la description d’un univers à part entière et il me tarde de lire le deuxième tome des aventures de Vango.

Merci aux éditions Folio pour cette belle découverte.

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« Qui désirait la mort de Vango ? POur la première fois, il eut l’impression que sa course folle trouvait sa source dans les profondeurs du siècle et de l’histoire. Vango n’était pas un orphelin comme les autres. Il était l’héritier d’un monde englouti. »

Bertrand Santini – Hugo de la nuit ***

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Editeur : Grasset Jeunesse – Date de parution : avril 2016 – 224 pages

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« Il aurait dû ressentir de la peur, de la terreur même, à planer au-dessus du monde dans les bras d’un fantôme. Hugo n’éprouvait pourtant qu’un sentiment d’abandon, tout au plus teinté d’une vague appréhension. »

Mais comment Hugo s’est-il retrouvé dans cette situation ? Sa mère est une célèbre romancière et son père un scientifique qui se passionne pour les plantes et la botanique. Ils possèdent le cimetière Dorveille. Un jour, on découvre qu’il abrite un puits de pétrole… La nouvelle se propage à toute allure et fait des envieux. Des gens mal intentionnés commencent à leur en vouloir. Par une chaude nuit d’été, après avoir plaisanté avec son oncle Oscar, Hugo descend à la cuisine et tombe sur un homme cagoulé…

Un roman très étrange, regorgeant d’humour et profondément poétique. Surprenant aussi, teinté de violence et qui fait preuve en même temps d’une grande douceur. Certains passages burlesques m’ont fait penser à l’univers de Tim Burton ou à celui de Lewis Carrol, on y rencontre de drôles de fantômes et d’inquiétants zombies. Un joli conte qui dévoile peu à peu son jeu, dont je ne peux rien révéler d’autre sous peine de vous en gâcher le plaisir !

Il suffit simplement de se laisser porter par l’écriture délicieuse de l’auteur, à la fois drôle et grave, sensible et percutante. Entre rêve et réalité, Bertrand Santini nous promène à travers une série de rebondissements et de révélations assez étonnantes.

Sandrine Beau – La porte de la salle de bain ***

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Éditeur : Talents hauts – Date de parution : 2015 – 96 pages

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Mia est une toute jeune adolescente en pleine puberté. Devant la glace, matin et soir, elle guette l’arrivée de ses seins et traque les petits changements qui s’opèrent dans son corps. Un matin, émerveillée et ravie, elle voit ses seins pousser, comme de petits pois. Heureuse et fière, elle l’est, jusqu’au soir où Lloyd, le petit copain de sa mère rentre dans la salle de bain pendant qu’elle se douche, s’attardant trop pour être honnête. Une mauvaise habitude qu’il va prendre tous les soirs.

La tension s’installe au fil des mots, au fil du texte. On se retrouve avec des nœuds au ventre face au malaise grandissant de la jeune fille. Mia ne parvient pas à en parler à sa mère, les mots se bloquent à chaque fois dans sa bouche, elle a honte ; elle est confrontée à l’indicible, elle a l’impression que personne ne la comprendra.

Un roman qui frappe fort, à l’aide de chapitres brefs et de situations simples, et qui aborde avec beaucoup de justesse le corps qui se transforme, le regard des adultes qui change, le voyeurisme et la pédophilie.

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« Plusieurs fois, j’ai essayé d’imaginer que je parlais. Que je racontais ce qui se passait dans la salle de bain, depuis quelques temps… Mais je n’arrivais pas à trouver les mots. Je ne savais pas par quoi commencer . « Le copain de ma mère entre dans la salle de bain quand je prends ma douche… » ça me semblait ridicule comme phrase. On aurait dit une petite fille qui couine. Et puis, ça n’avait pas vraiment l’air grave dit comme ça. »

Laurence Tardieu – A la fin le silence ****

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Éditeur : Seuil – Date de parution : août 2016 – 176 pages

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La narratrice est en train de vivre un chagrin intérieur : on s’apprête à mettre en vente la maison de vacances familiale. Cette maison, elle la connaît depuis qu’elle a l’âge de trois ans, où elle y a passé tous ses étés, en famille, avec ses parents, ses enfants, puis entre amis ; elle y est intimement liée. Elle souhaite en faire un roman, mettre en mots la déchirure qu’elle ressent, mais les attentats du 7 et du 9 janvier 2015 surviennent à Paris… Sphère intime et sphère publique se retrouvent alors dans la même ligne de mire, se croisent et s’entrechoquent. Intérieur et extérieur se fissurent ; tout semble lui échapper. Dans le même temps, la jeune femme est occupée à donner la vie…

Par moments le texte n’a plus de points, les mots se bousculent à toute allure et sans raison dans l’esprit de la narratrice, témoignage de la confusion qui l’habite depuis ce premier mercredi de janvier 2015. Elle a littéralement « la sensation que la violence du monde nous est rentrée sous la peau. »

Au fil des mots, j’ai découvert un texte à fleur de peau, très sensible & sensitif ; un texte fait de sensations, ressenties face aux attentats mais aussi face à la perte de cette maison qui symbolise l’enfance, la joie, la jeunesse, le passé qui s’enfuit. Évocations de couleurs, d’odeurs, de souvenirs par petites touches, par détails choisis. L’écriture devient le refuge de sa douleur présente et de son bonheur passé.

L’écriture de Laurence Tardieu, infiniment poétique, nous touche droit au cœur et dans les mots / maux qui s’enchaînent les uns à la suite des autres, les uns aux autres, à bout de souffle, nous ne pouvons que nous reconnaître. Un livre qui se révèle essentiel, indispensable.

Un coup de cœur, et un livre qui se retrouve hérissé de marque-pages…

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« Au fil du temps, ma peau, mon corps, mon âme se sont attachés à la maison, à force de s’y attacher, s’y sont agrégés, à force de s’y agréger s’y sont incorporés. Ses fondations sont devenues une part de mon ossature. J’y ai construit mon espace de sécurité intérieure. »

« Par quel poignant hasard deux menaces ne cessaient-elles depuis plusieurs semaines de grandir en parallèle dans ma vie, l’une, la menace terroriste, partagée par tous et concernant le monde, l’autre, la perte de la maison, intime, si dérisoire en comparaison de la première qu’elle en devenait indicible ? »

« Il me semblait parfois que j’avais perdu quelque chose, que je l’avais perdu pour toujours,. A d’autres moments, il me semblait que j’avais été chassée du monde que j’avais toujours habité. »

« Qu’est-ce qui avait fait que jusque-là ta vie avait été préservée, même si tu avais parfois ployé, même si tu étais parfois tombée ? A quoi cela tenait-il donc que tu sois toujours vivante ? »

 

 

Ray Celestin – Carnaval ***

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Éditeur : Le Cherche-midi – Date de parution : mai 2015 – 496 pages

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Nouvelle-Orléans, 1919. Dans cette ville construite sur des marécages, surnommée la Ville Flottante, où le climat racial est délétère et où les rivalités ethniques se trouvent exacerbées, un tueur en série s’attaque aux habitants. Il tue à la hache et laisse des cartes de tarot sur les lieux de ses crimes. Peu à peu, la panique gagne les habitants. Et la rumeur selon laquelle on aurait affaire à un être surnaturel, un démon doté de pouvoirs, se propage comme une traînée de poudre. On évoque également la théorie du vaudou…

Un florilège de personnages se déploie sous nos yeux, tous très différents : Luca le Sicilien mafieux, ancien inspecteur de police, qui sort de prison après cinq années. Michael, son collègue qui l’a dénoncé. Ida, secrétaire dans une agence de détective et qui souhaite plus de responsabilité et d’investissement sur le terrain, s’ennuyant avec la paperasse ; Lewis, musicien de jazz, qui l’accompagne partout. John Riley, le journaliste qui en sait un peu trop.. Chacun à leur façon et selon des angles d’approche différents, ces personnages vont enquêter sur ce tueur et tenter de retrouver sa trace, de le démasquer.

Tous semblent obnubilés par le Tueur à la hache. Entre jazz, mafia, immigration et relations conflictuelles entre les Irlandais, les Italiens, les Créoles… Ray Celestin nous offre un polar historique étonnant et original.

J’ai beaucoup aimé ces différentes enquêtes qui se déroulent en parallèle, dans une atmosphère de fin de guerre, début des années 20 qui est terriblement bien rendue. En effet, nous plongeons littéralement dans cette époque aux multiples tensions, à l’aube de la Prohibition.

Un polar historique qui se dévore, que j’ai quitté à regret, et dont les personnages sont aussi attachants que dans un roman classique, ils possèdent en effet une réelle épaisseur psychologique. L’écriture est travaillée, l’atmosphère est au rendez-vous, bref c’est un vrai plaisir de lecture ! On frisonne, on ressent presque l’humidité marécageuse de cette ville à part, et on entendrait presque quelque mélodie de jazz à l’intersection d’une rue, d’une page.

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« Un tohu-bohu de carnaval montait jusque dans le commissariat par les fenêtres ouvertes, jusqu’au bureau des inspecteurs où Michael était assoupi, la tête sur la paperasse. Il dormait par à-coups. Les bruits de la rue s’infiltraient dans ses rêves et finirent par provoquer un cauchemar qui fit vibrer ses paupières. Il marchait dans la nuit, parcourant une Nouvelle-Orléans démoniaque où, dans les rues bondées, on fêtait mardi gras ; mais les visages étaient tous déformés et grotesques, les sourires figés et les yeux perçants. »

« Par la fenêtre, elle entendait la douce berceuse du fleuve. Bientôt, le Mississippi emporterait Lewis vers le nord et Ida le suivrait sans doute, attirée par la musique du fleuve, son flot continu aussi régulier et libérateur que la cascade de mots sur la page qu’elle avait sous les yeux. »

Antoni Casas Ros – Le Théorème d’Almodovar **

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Éditeur : Folio – Date de parution : mai 2009 – 156 pages

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Antoni a le visage défiguré à la suite d’un grave accident de voiture, dans lequel sa petite amie a trouvé la mort, il y a une dizaine d’années. Depuis, l’écrivain vit seul, reclus chez lui, ne sortant que très rarement, fuyant le regard des autres, autant que son propre regard dans la glace. Peu à peu, il se met à rêver qu’Almodovar adapterait son accident en film ; il se projette alors dans ce rêve éveillé qui semble, de façon étrange, le tenir en vie.

Un roman très particulier, qui mêle souvenirs, fantasmes et rêves éveillés. En fin de compte, on ne sait plus vraiment où se situe la frontière entre la réalité et le fantasme. L’écriture s’égare et nous égare entre réflexions sur l’amour, la vie, la mort aussi, et les événements de plus en plus farfelus qui surviennent dans la vie fantasmée de Antoni. J’avoue avoir été charmée par les premières lignes, puis au fil du texte je me suis perdue, j’ai complètement décroché de cette lecture qui était pourtant prometteuse.

« On peut marcher sur les mains. Être amoureux de quelqu’un qui vous ignore. Aimer un fasciste. Il y avait une telle syntonie entre ma mère et moi que les différences n’étaient que les franges d’un noyau passionné. »

« Que reste-t-il de nos amours ? Ces traces de visages décomposés en moments extatiques ou douloureux. Des fragments, des collages. »

Jennifer Clement – Prières pour celles qui furent volées ***

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Editeur : Flammarion – Date de parution : août 2014 – 269 pages

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Ladydi est née dans une région du Mexique où il ne fait pas bon d’être une fille. Les montagnes de Guerrero sont une région hostile, où personne ne désire se rendre, où les taxis ne s’arrêtent même pas, et où les hommes ne vivent plus ; ils ont fini par tous partir, en quête du rêve américain. « Dans le Guerrero, ce sont la chaleur, les iguanes, les araignées et les scorpions qui font la loi. La vie ne vaut rien du tout.« 

Ladydi vit avec sa mère. Son père est parti comme tous les autres hommes ; il les a abandonnées pour une autre vie aux États-Unis. Dans cette région du Mexique, il n’y a presque que des femmes. Les seuls hommes qui passent sont les trafiquants de drogue… A cause d’eux, les petites filles qui naissent vivent cachées. On camoufle leur beauté, on les enlaidit pour qu’elles ne se fassent pas voler par ces trafiquants de drogue véreux, armés jusqu’aux dents. Quand elles naissent, on annonce alors que ce sont des garçons. On efface toute féminité de leur corps. Car les filles qui sont emportées ne reviennent jamais.

J’ai tout de suite aimé cette ribambelle de personnages féminins : Ladydi, cette jeune fille perdue, qui demeure attachée à ses racines mais qui en même temps aspire à l’émancipation, sa mère qui passe son temps à boire de la bière et à voler – de ses cheveux elle ressort des cuillères en argent, de ses sous-vêtements toutes sortes d’objets, des barres de chocolat… Et les amies d’enfance de Ladydi : Maria et son bec de lièvre, Paula et sa beauté fulgurante, Estefani et sa mère atteinte d’un cancer ; ensemble elles se rendent à l’école afin d’obtenir leur diplôme et espérer partir de cette région inhospitalière. Ensemble, elles survivent aux scorpions, aux insecticides largués par avion sur leurs villages.

On sentirait presque l’atmosphère aride du Mexique, cette région de femmes, où les maisons ont des sols en terre battue, où des fourmis grosses comme la main rampent sur les meubles. Une atmosphère qui me fait immédiatement penser à l’univers de Véronique Ovaldé, un de mes auteurs fétiches, qui privilégie souvent l’Amérique latine comme pour situer l’intrigue de ses romans.

C’est un roman qui ne laisse pas indifférent, qui m’a littéralement saisie. L’héroïne tout comme les personnages féminins secondaires sont attachants. J’ai été émue par leur destin souvent tragique ; soumises à la loi des hommes dès leur naissance, la plupart n’aspirent qu’à quitter cette terre maudite. Malgré le contexte douloureux et âpre, le roman n’est jamais plombant, jamais larmoyant ; on découvre une belle écriture, dénuée de tout pathos, ou la douleur de ces femmes est sublimée.

Découvrez aussi les avis de Charlitdeslivres et de Camilla, tous deux très tentateurs!

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« Lorsque je suis revenue à l’institut de beauté, personne n’avait plus de vernis. Il était clair qu’aucune de nous n’allait prendre le risque de sortir avec, dans ce monde où les hommes pensent qu’ils peuvent vous voler, simplement parce que vous avez les ongles peints en rouge. »

« Dans ce pays, on peut très bien sortir se promener et tomber sur un énorme iguane, un papayer couvert de dizaines de gros fruits, une immense fourmilière, des plants de marijuana, des pavots ou un cadavre. »