Wajdi Mouawad – Un obus dans le cœur ***

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Editeur : Actes Sud Leméac – Date de parution : – 72 pages

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Wahab est appelé d’urgence au chevet de sa mère mourante à l’hôpital. Dans le bus qui l’y conduit, le jeune homme sent monter en lui une colère irrépressible et des sentiments confus, contradictoires. Sa pensée se déroule ainsi, ballottée par les émotions qui l’animent et les souvenirs de son pays natal qui resurgissent. « Dans mon cœur, je pense qu’il y a un bordel monumental, un désaccord entier entre la réalité et mes sentiments… »

Wajdi Mouawad nous offre une écriture comme un coup de poing, une plume sublimée par la révolte qui anime Wahab. Il y a beaucoup de rage contenue dans ce court texte qui se déroule comme un monologue, et en même temps une telle poésie. Et ça fait mouche, en plein cœur.

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« On ne sait jamais comment une histoire commence. Je veux dire que lorsqu’une histoire commence et que cette histoire vous arrive à vous, vous ne savez pas, au moment où elle commence, qu’elle commence.

« Une vague immense me prend de l’intérieur et me fracasse contre les récifs de ma douleur. Elle jette mon cœur sur le plancher noir de l’autobus. »

Anne-Laure Bondoux – Le Temps des miracles ****

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Éditeur : Bayard jeunesse – Date de parution : 2009 – 254 pages

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Dès les premiers mots, les premières pages, j’ai aimé ce roman. Koumaïl, un enfant qui vient du Caucase, débarque en France à l’âge de douze ans, terré au fond d’un camion, après un sacré périple. Nous remontons le fil de ses souvenirs, et on le retrouve en 1992, alors qu’il habite avec Gloria un l’Immeuble, qui n’abrite que des réfugiés. Dans le secret de leurs chuchotements, Gloria l’appelle Monsieur Blaise. Selon la légende qu’elle lui raconte avant de dormir, elle l’aurait recueilli dans les bras de sa mère mourante, Jeanne Fortune, une Française. Koumaïl s’appellerait donc Blaise Fortune, serait citoyen français et pour cela, il rêve d’aller en France, afin de reconstituer son passé…

J’ai aimé suivre Koumaïl, avec sa voix teintée de naïveté, sa voix d’enfant qui reste chargée d’espoir et de candeur. On ne peut que s’attacher à ce petit bonhomme, réfugié, sans maison, sans attache si ce n’est Gloria Bohème, qui lui raconte des histoires, qui détient même l’histoire de son enfance – le Terrible Accident – et de sa mère. Ensemble ils tentent de ne pas « attraper un désespoir ». Sur leur route, ils rencontrent de belles personnes : Stambek, qui a perdu son intelligence, Fatima qui depuis la mort de son père n’a jamais rouvert les yeux, la belle Nour, mais aussi Boucle d’Oreille… Koumaïl ne se lasse jamais des récits de Gloria sur ses frères partis à la guerre, sur son père, le vieux Vassili, qui possédait le plus beau verger de tout le Caucase.

De Soukhoumi à Souma-Soula, traversant la Russie, la Moldavie, la Roumanie… Koumaïl et Gloria entament un périple fait de rencontres et de pertes, d’abandons ; ils passent leur temps à fuir la milice, obligés d’abandonner leurs compagnons de fortune, portant le deuil à chaque fois.

Un roman criant de vérité, bouleversant, qui m’a émue aux larmes. Cette lecture ne fait que confirmer le talent d’Anne-Laure Bondoux, que j’ai découverte grâce à son roman à quatre mains – avec Jean-Claude Mourlevat – Et je danse aussi. J’ai aimé cette écriture qui fait preuve d’une grande pudeur des sentiments. C’est donc pour moi un joli coup de cœur… ❤

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« C’est comme ça que mon enfance s’est achevée : brusquement, au bord de l’autoroute A4, quand j’ai compris que Gloria avait disparu et que j’allais devoir me débrouiller sans elle dans le pays des droits de l’homme et de Charles Baudelaire. »

« Voilà : j’ai dix ans, le cœur pulvérisé, les pieds en sang, l’estomac creux, et une fois de plus je pars vers l’inconnu avec Gloria et notre barda, sur des routes interminables. Nous sommes désormais des réfugiés sans refuge, et je crois bien que j’ai attrapé un désespoir. »

« Je les écoute, assis par terre, immobile comme un caillou. Cette musique me donne envie de vivre et de mourir en même temps. On dirait qu’elle tire mon coeur hors de ma poitrine, comme un hameçon de canne à pêche. »

Martin Page – Plus tard je serai moi ***

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Éditeur : Le Rouergue – Date de parution : 2013 – 72 pages

Je vous présente ce soir un petit roman jeunesse de Martin Page, dans lequel j’ai immédiatement retrouvé l’écriture drôle et douce que j’affectionne tant ! Dans ce court récit, on fait la connaissance de Séléna, dont les parents sont un peu farfelus. Un soir, ils lui font comprendre qu’ils aimeraient qu’elle soit artiste. Pas médecin, avocate ou professeur, non. Artiste ! Séléna tombe des nues. Ses parents sont prêts à tout pour réveiller sa fibre artistique, même aux trucs les plus fous… 

Un roman complètement décalé, à la Martin Page, qui inverse les choses et se moque de la réalité, mais toujours avec inventivité et poésie.

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« Les cerfs-volants représentaient, entre autres, une chouette, une fraise, une abeille, un dragon, un fer à repasser… C’était un moment doux. Les créatures légères et fragiles apportaient un peu de beauté à un monde qui en manquait. Les deux amies emmagasinaient des réserves de poésie : ça les aiderait à affronter l’école, les parents, et toutes les petites humiliations du quotidien. »

« Elle était à une époque de sa vie où elle ne décidait pas de grand-chose mais où la possibilité du choix se dessinait doucement. Elle rêvait du jour où elle pourrait habiter seule. Mais elle avait aussi peur de grandir, car cela voulait dire être maîtresse de son destin, et c’était une responsabilité immense dont parfois elle aimerait être déchargée. »

Emma Cline – The Girls ***

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Éditeur : La Table ronde – Date de parution : août 2016

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Ma première lecture de la rentrée littéraire ! Avec un roman qui me faisait de l’œil depuis un moment… Lorsque je l’ai emprunté à la bibliothèque, on m’a conseillé un autre livre sorti en même temps et traitant du même sujet : California Girls, de Simon Liberati. Quel sujet ? La folie Manson, à la fin des années 60.

Nous sommes en 1969, dans le nord de la Californie. Evie Boyd a quatorze ans, elle vit seule avec sa mère. Les vacances d’été approchent et elle commence à s’ennuyer ferme dans sa petite vie monotone et bien trop lisse. Fille unique et mal dans sa peau, elle ne connaît que Connie, son amie d’enfance. Lorsqu’une dispute les sépare au début de l’été, Evie se tourne instinctivement vers un groupe de jeunes filles plus âgées, à l’air charismatique, et aux tenues débraillées. Il flotte autour d’elles un sentiment de liberté qui fascine immédiatement l’adolescente. Elle tombe sous le charme de Suzanne, l’aînée de la bande, et se laisse entraîner dans le cercle d’une secte et de son leader charismatique, Russell. Elle va ainsi passer l’été dans ce ranch perdu au milieu des collines près de San Francisco. Pour l’adolescente, c’est un nouveau monde qui s’ouvre à elle, exotique, en marge de tout ce qu’elle a connu avant et qui semble donner un sens à sa vie.

C’est une Evie adulte qui raconte et se souvient, remontant le fil des souvenirs qu’elle a gardés de cet été-là ; les soirées sous acide, les virées dans les appartements vides. Evie se met à voler et à faire les poubelles, à vivre dans la saleté. Jusqu’au basculement dans l’horreur, dans la violence dont elle ne se doutait pas une seule seconde, trop aveuglée, trop naïve encore.

Un roman qu’on lit en véritable apnée et qui dégage une force incroyable. Emma Cline fait preuve d’une grande maîtrise de l’écriture et nous livre une histoire saisissante, en dressant le portrait psychologique sans failles d’une adolescente qui peu à peu se laisse hypnotiser pas une secte.

Inspiré de la famille Manson et des événements qui eurent lieu à la fin des années 60 et marquèrent les États-Unis, ce récit est tout à fait dérangeant mais captivant, porté par une plume à la fois sensible et nerveuse. En effet, l’auteure décrit avec talent la lente désagrégation de ces adolescentes, livrées à elles-mêmes, droguées, la folie qui les ronge peu à peu. Et cette question lancinante qui parcoure le texte : Suzanne aurait-elle pu basculer dans cette violence à son tour ?

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« Suzanne et les autres n’étaient plus capables de porter certains jugements, le muscle inutilisé de leur ego ramollissait et devenait inutile. Cela faisait si longtemps qu’aucune d’elles n’avait habité un monde où le bien et le mal existaient de manière concrète. Les instincts qu’elles avaient pu posséder autrefois – le léger tiraillement dans le ventre, l’inquiétude qui vous rongeait – étaient désormais inaudibles. »

« Je faisais certains rêves parfois, me réveillant à la toute fin avec la certitude qu’une image ou une scène était authentique, et transportais cette illusion dans ma vie éveillée. Quel choc ensuite de découvrir que je n’étais pas mariée, que je n’avais pas percé le code qui permettait de s’envoler, et le chagrin, lui, était réel. »

« Le sentiment que quelque chose nous unissait, nous tous dans cette voiture, le parfum frais d’autres mondes sur notre peau et nos cheveux. Mais je n’ai jamais pensé, pas une seule fois, que cet autre monde pourrait être la mort. »

Matthieu Sylvander & Perceval Barrier – Béatrice l’intrépide ***

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Éditeur : L’École des Loisirs – Date de parution : septembre 2016 – 91 pages

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Béatrice l’intrépide est une toute jeune héroïne qui n’a pas froid aux yeux. Elle est toujours prête à voler au secours de la veuve et de l’orphelin. Sur son cheval prénommé Véronique, elle part à l’assaut du monde ; elle sauve les princesses perchées dans les arbres, combat le Diable et guérit des princes atteints d’une curieux mal… Béatrice a toujours une bonne idée en tête, son caractère se trouve à cheval entre MacGyver – pour la débrouillardise – et Don Quichotte – pour la douce folie de l’aventure qui l’anime. C’est une héroïne très attachante, dont les aventures sont tout à fait cocasses. Au détour des pages, nous croisons de drôles de personnages, comme le Diable, sous les traits d’un Jean-Claude…

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Même si ce roman illustré s’adressera plus aux 7-12 ans, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire ; certaines pages m’ont fait franchement sourire. C’est un roman intelligent et drôle, dont les dessins participent au plaisir de lecture et le décuplent.

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Un grand merci aux éditions de L’École des Loisirs, qui m’ont permis de découvrir ce savoureux roman jeunesse ! Il ne me reste plus qu’à le faire découvrir à mes élèves de 6ème…

Dan Chaon – Surtout rester éveillé ***

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Éditeur : Albin Michel – Date de parution : 2014 – pages

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Dans ce recueil, Dan Chaon nous livre des nouvelles où l’étrangeté s’immisce de façon sournoise dans la réalité des personnages. Chaque personnage a comme une part manquante, un passé douloureux, une douleur sourde, une ombre portée sur sa vie. Entre autres, nous découvrons un père de famille dont l’enfant fait des cauchemars à cause de ses propres démons ; un jeune veuf qui trouve des petits mots dans la rue, au supermarché, chez le médecin, et qui y cherche désespérément un sens ; un mari dont l’enfant est né avec une curieuse difformité.

Chaque nouvelle a quelque chose de dérangeant, qui fait froid dans le dos ; même si toutes n’ont pas eu le même impact sur moi. Le surnaturel et l’étrange côtoient des situations tout à fait banales. L’atmosphère très glauque de certaines nouvelles est servie par une très belle écriture, efficace. En effet, l’écriture de Dan Chaon a quelque chose de véritablement magnétique et j’ai dévoré ce recueil à toute allure.

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« De plus en plus, il y aura des choses que je ne pourrai jamais expliquer à personne. De plus en plus, je me retrouverai perdu sur un parking à quatre heures du matin, en train de traverser des rangées et des rangées de véhicules, une longue mer s’étendant sous la voûte de lampadaires halogènes, et je n’aurai aucune idée de l’endroit où se trouve ma voiture. Je me surprendrai à appuyer sur le minuscule bouton du système d’alarme antivol. ‘Où es-tu ? me dirai-je tout bas. Où es-tu ?’ Jusqu’à ce que j’entende enfin, au loin, l’alarme de la voiture répondre en émettant un son mélancolique, pareil au pépiement d’un oiseau. »

Richard Brautigan – Mémoires sauvés du vent ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 1992 – 167 pages

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L’homme qui prend la parole a une quarantaine d’années. Au fil des pages, il déroule le fil de ses souvenirs d’enfance, jusque dans les années 40, à l’époque où un événement tragique eût lieu. Cet après-midi pluvieux de février 1948, l’adolescent qu’il était alors aurait mieux fait de s’acheter un hamburger, plutôt que de pousser la porte de l’armurerie. Cette décision, qu’il va amèrement regretter, aura un impact majeur sur le reste de sa vie.

Il – on ne connaîtra pas son nom – est issu d’une famille très pauvre ;  il nous raconte les déménagements d’appartements en motels, grâce à l’Aide sociale, les petits boulots qu’il se dégote à droite, à gauche ; grâce à un vieux landau, il transporte des bouteilles de bière vides pour les revendre. Il aime passer du temps près de l’étang où il pêche et se lie d’amitié avec un vieil homme… Tous les après-midi d’été, il guette l’arrivée de ce couple en camionnette qui installe le mobilier de son salon au bord de l’étang, pour pêcher.

J’ai été immédiatement séduite par l’écriture de Richard Brautigan, poétique et brute. Elle est comme une évidence, et l’on ne peut que plonger dans l’histoire qui nous est contée. « Mémoires sauvés du vent Poussière d’Amérique » ; ce refrain revient au cours du récit de façon lancinante et énigmatique, comme une ponctuation de la tension narrative du texte.

Je me suis attachée à cette voix à la fois enfantine et adulte, aux accents naïfs, qui nous raconte un passé fait d’ombres et de lumières et nous fait prendre conscience peu à peu du drame qui eût lieu. J’ai pris plaisir à m’immerger dans les méandres de ces souvenirs d’enfance, cette atmosphère teintée de nostalgie.

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« D’où je suis assis, en ce premier août 1979, je colle mon oreille au passé, comme si c’était le mur d’une maison qui n’est plus. Je parviens à entendre le chant des merles mauvis et le souffle puissant du vent dans les roseaux. Ils bruissent dans le vent comme des épées de spectres à la bataille ; murmure aussi le lapement régulier de l’étang sur la berge ; j’en fais aussi partie, par l’imagination. »