Hwang Sok-yong – Princesse Bari ***

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Editeur : Picquier poche – Date de parution : août 2015 – 288 pages

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Bari est la septième fille d’une famille nord coréenne. Elle est l’abandonnée, celle qui a été déposée dans la forêt par sa mère à la naissance car c’était une énième fille. Elle est rapportée par la chienne et prise sous l’aile de sa grand-mère chamane. C’est d’elle que Bari va hériter de ce don singulier : elle peut voir l’âme des morts et des disparus en rêve. Elle peut communiquer avec eux, et même entendre la voix de son chien, Chilsong. Après la mort du Père de la Nation, le pays connaît une famine épouvantable et sa famille se retrouve dispersée et écartelée. Lorsque sa grand-mère meurt, Bari se retrouve seule et elle décide de traverser la frontière avec la Chine ; elle embarque ensuite sur un cargo de réfugiés, plongeant dans un véritable enfer, direction Londres

Un beau roman d’apprentissage aux accents oniriques et initiatiques où les songes ont une place importante. Nous nous glissons dans la peau de Bari, cette enfant qui devient femme, et nous écoutons son histoire, empreinte de surnaturel. La jeune femme nous raconte les épreuves qu’elle va traverser, gardant la tête haute, toujours guidée par ses rêves prophétiques, et par le conte qui se rattache à son prénom…

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« Et j’ai fini par comprendre que vivre, c’est attendre et patienter. Même si nos espérances ne sont pas comblées, l’essentiel est de vivre et de laisser le temps faire son oeuvre. »

Maria Ernestam – Les Oreilles de Buster ****

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Éditeur : Babel Actes Sud – Date de parution : 2013 – 480 pages

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Eva a la cinquantaine. Pour son anniversaire, sa petite-fille lui offre un journal intime orné de roses, afin qu’elle puisse écrire. La nuit-même, elle s’attelle à la tâche« J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution. » C’est sur ces mots que le roman débute et ce sont également les premiers mots qui figurent dans son carnet.

Écrire, Eva l’a toujours désiré sans jamais oser se lancer, de peur de ne pas savoir le faire. Au fil de l’écriture, les souvenirs affluent et elle se retrouve confrontée aux démons du passé. Eva raconte surtout sa relation avec sa mère ; une mère acerbe, profondément méchante, et aux accès de démence, qui n’a jamais été heureuse de l’élever et qui n’a jamais montré son affection, ne parvenant jamais à aimer sa fille. Après le renvoi de Britta, sa nourrice préférée, Eva, qui n’a que sept ans, décide qu’un jour elle se vengera : elle tuera sa mère.

Au fil des mots, nous découvrons l’enfant et l’adolescente qu’elle était, vivant sous la coupe d’une mère folle de méchanceté, se moquant de sa fille chaque fois qu’elle le pouvait. La fillette déploie des stratagèmes pour fomenter sa vengeance et survivre à cette enfance. Chaque nuit, le mystérieux roi de pique lui rend visite dans ses rêves…

L’écriture alterne souvenirs du passé et temps présent ; Eva vit avec Sven, ils habitent une petite bourgade, celle de ses vacances d’été. Elle aime s’occuper de son jardin, et de ses roses, qu’elle aime particulièrement. La plume de Maria Ernestam m’a vraiment impressionnée ; à la fois aiguisée, douce et glaçante Il s’en dégage une telle puissance que j’ai dévoré ce roman à la façon d’un thriller. Un roman empreint de noirceur – la relation avec la mère fait littéralement froid dans le dos – qui m’a ferrée dès les premiers mots et que j’ai lu en totale apnée.

Un vrai coup de cœur

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« Mais je devais l’éliminer. C’était elle ou moi, je le compris ce jour-là. Aussi longtemps qu’elle vivrait, elle m’empêcherait de vivre. Elle me viderait de ma substance et ne laisserait de moi qu’une écorce creuse, desséchée, qui finirait par tomber en miettes. Je n’avais que sept ans, mais j’étais parfaitement consciente de ce qu’elle m’avait fait endurer, et de ce dont elle était encore capable. Je décidai de lutter pour ma vie. »

Ana Oncina – Un couple à croquer ***

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Editeur : Marabout – Date de parution : avril 2015 – 128 pages

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Le synopsis de cette BD espagnole tient en quelques mots ; c’est l’histoire d’un chausson et d’une croquette en couple. Un jour, ils prennent la décision d’emménager ensemble. Page après page, bulle après bulle, nous sont racontés les petits détails de ce quotidien à deux.

Cette BD, truffée d’humour, est un ensemble de petites scènes de la vie quotidienne et de ce couple singulier qui vient d’emménager. Pleine de mignonnerie, elle décrit le couple et la vie à deux avec humour et réalisme.

Les bouilles des deux protagonistes m’ont vraiment fait craquer, le trait de crayon est tout à fait drôle et intelligent… En bref, je me suis régalée et j’ai trouvé le tout adorable.

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Thomas B. Reverdy – Les évaporés ***

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Éditeur : J’ai Lu – Date de parution : mai 2015 – 317 pages

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Richard B est détective privé et poète à ses heures perdues ; il habite à San Francisco. Lorsque son ex-petite amie l’appelle pour lui demander de l’aide, il accourt aussitôt. Le père de Yukiko a disparu une nuit. Sans laisser d’adresse, juste un mot. Ensemble, ils prennent l’avion et débarquent à Kyoto, au Japon.

Akainu est un adolescent hébergé chez le Vieux Koba, à San’ya, le quartier des évaporés à Tokyo. Mais un soir, ce dernier se fait mortellement agressé. Akainu est obligé de fuir.

Les chapitres, aux titres parfois poétiques, parfois énigmatiques, se concentrent alternativement sur Richard B, sur Kaze, le père disparu, et sur Akainu, cet adolescent qui a tout perdu à cause du tsunami. On découvre des personnages qui restent hantés par le spectre du tsunami et de la catastrophe de Fukushima. La mafia japonaise rôde. Et on en découvre plus sur ces évaporés, ces disparus du Japon que la police ne se donne même pas la peine de rechercher, les johatsu. Qu’est ce qui pousse ces gens à disparaître, quelles sont leurs raisons ? Comment parviennent-ils à se réinventer une vie ? Un roman au charme singulier, qui m’a beaucoup plu.

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« Il savait que parfois, pour survivre, il faut partir. Ce qui veut dire aussi qu’il faut laisser les gens partir. Même ceux qu’on aime. »

Meg Wolitzer – Les Intéressants ***

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Editeur : Le Livre de Poche – Date de parution : mai 2016 – 739 pages

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Été 1974, Julie est une adolescente de quinze ans, dont le père vient de mourir d’un cancer foudroyant. Sa mère l’encourage à partir à Spirit-in-the-Woods, un camp de vacances en pleine nature, qui met à l’honneur les arts, le théâtre, la danse, la musique… Elle y rencontrera un groupe de cinq adolescents, qui se sont baptisés Les Intéressants. Ils se retrouvent chaque soir sous un tipi et discutent, fument de l’herbe, jouent de la guitare. Il y a Ethan, petit génie des films d’animation, Goodman et sa sœur Ash, charismatiques New-yorkais, Jonah, le fils de la célèbre chanteuse de folk, Susanna Bay, et Cathy, qui rêve de devenir danseuse mais n’a pas le corps pour. Sur une quarantaine d’année, nous suivons le destin de ces adolescents découvrant le monde adulte.

Au fil des pages, les chapitres alternent passé et présent, sans linéarité temporelle. On saute d’une décennie et d’un souvenir à l’autre, pour revenir à cet été 1974 que Julie, rebaptisée Jules par la bande, n’oubliera jamais. Les adolescents se retrouveront deux étés encore, puis continueront à se voir, malgré les ruptures, les déboires avec la justice, malgré les années et les trajectoires différentes.

Les personnages sont attachants, j’ai aimé les suivre avec pour toile de fond le New-York des années 80. Chaque ami va se retrouver projeté dans le monde adulte, Spirit-in-the-Woods résonnant longtemps en eux.

C’est un roman foisonnant sur l’adolescence, l’amitié, l’art et la direction que l’on choisit ou non de donner à sa vie, dont l’écriture est un savant mélange d’ironie et de nostalgie. Chaque personnage a une épaisseur psychologique finement décrite. Une vraie lecture plaisir.

Merci aux éditions Le Livre de Poche pour cette belle lecture !

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« Sur ce cliché, les pieds d’Ethan reposaient sur la tête de Jules et les pieds de Jules reposaient sur la tête de Goodman, et ainsi de suite. N’était-ce pas toujours ainsi ? Des parties de corps pas tout à fait alignées comme on l’aurait souhaité, un ensemble un peu de travers, comme si le monde lui-même était une séquence animée de désir et de jalousie, de haine de soi et de grandiloquence, d’échec et de succès, une boucle étrange et infinie, que vous ne pouviez pas vous empêcher de regarder car, malgré tout ce que vous saviez maintenant, c’était toujours très intéressant. »

Nicolas Delesalle – Un parfum d’herbe coupée ***

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Éditeur : Le Livre de Poche – Date de parution : juin 2016 – 251 pages

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A l’enterrement de sa grand-mère, Kolia n’a même pas trente ans. Son grand-père, atteint d’Alzheimer, lui offrira ces derniers mots, lourds de vérité : « Tout passe, tout casse, tout lasse ». Quelques années plus tard, en repensant à ce moment-là, Kolia se projette dans le temps et s’adresse à son arrière-petite-fille, Anna, qui n’est pas encore née. Et il tente de mettre des mots sur sa vie jusqu’ici, les souvenirs de son enfance et de son adolescence resurgissent. A travers cette remémoration, il se demande ce qu’il restera de lui plus tard. Cette phrase de son grand-père, terrifiante de vérité, est le point de départ, le prétexte à son grand remue-ménage de souvenirs. Utilisant la métaphore de la photographie, Kolia part à la recherche de ces instantanés qu’il garde en mémoire… « Mais je veux quand même essayer de mitrailler le flou de ces petits moments qui ont changé mes joues, ces fragments d’enfance ordinaire… » Le narrateur interroge ces petits détails qui font tout.

Ce court roman est une très jolie découverte ; Nicolas Delesalle possède une plume intelligente et drôle. Anecdotes et souvenirs sont évoqués, à travers une atmosphère profondément nostalgique. Certains passages sont si bien décrits qu’ils sont drôles – comme celui sur sa découverte de la lecture, de Boris Vian – et d’autres très émouvants. Certaines phrases sont pleine de génie, elles font mouche et nous atteignent en plein cœur.

C’est un roman sur le souvenir, le temps et l’instant ; avec ses mots, le narrateur tente de capturer les images de son passé. Un petit livre criant de vérité, qui se déguste mot après mot, c’est presque un coup de cœur. Je me suis sentie étonnamment proche de Kolia, qui est un personnage touchant dans la mise à nu de son enfance.

Un grand merci au Livre de Poche pour cette belle lecture, que je n’oublierai pas de sitôt…

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« La vie est courte comme un flash, mieux vaut penser à sourire pour la photo. »

« Dès lors, ma libraire aux cheveux court devint mon dealer officiel. Chaque semaine, je revenais chercher ma dose et elle comblait méthodiquement les failles profondes creusées par une préadolescence de sportif joyeux mais illettré. »

« Et je suis entrée de plain-pied dans le temps, un peu comme on plonge enfin dans l’eau fraîche de l’océan après avoir mouillé ses pieds, en hésitant pendant des plombes dans les vaguelettes de la prime enfance. J’ai compris que j’étais bien. J’ai compris que j’étais content d’être bien. J’ai compris que c’était fragile, éphémère, un instant, jamais une vie, un hasard, jamais un dessein. »

« Ça fait toujours un drôle de bruit intérieur quand on laisse un endroit qu’on a longtemps hanté, on s’attache, ça craque, ça cogne, ça déchire, ça arrache. »

« C’était l’enfance qui se défendait. »

Joseph Boyden – Les Saison de la solitude ***

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Éditeur : Albin Michel – Date de parution : 2009 – 509 pages

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Je vous présente ma nouvelle LC avec Claire du blog La tête en claire – hé oui, on les enchaîne les lectures en commun, on y a pris goût 😉 Pour découvrir sa propre chronique c’est par ici !

J’ai lu il y a quelques années Le chemin des âmes, du même auteur. J’avais trouvé ce roman sublime, et cette lecture avait été un véritable coup de cœur. Depuis, Les Saisons de la solitude m’attendait sagement dans la bibliothèque familiale… Dans ce nouvel opus, Joseph Boyden utilise la même construction du texte : deux personnages prennent la parole à tour de rôle. Il y a l’oncle Will, pilote forestier, plongé dans un profond coma à la suite d’une agression. A travers sa voix qui s’élève de l’autre côté, resurgissent ses souvenirs et se déroule le fil des événements qui ont conduit à cette agression. Son récit est adressé à ses nièces. A son chevet se trouve justement l’une de ses nièces, Annie. Elle-même prend la parole, veille sur lui et lui raconte des bribes d’histoires, des bribes de sa vie à Moosonee, dans l’espoir qu’il s’éveille un jour. Peu à peu, en remontant le temps, le passé s’éclaircit.

Si au début le texte m’apparaît un peu complexe et difficile d’accès, sans doute dû à l’écriture un peu hachée et aux phrases courtes, je finis par plonger complètement dans ce beau roman, où les voix des deux personnages semblent parfois faire écho l’une à l’autre et sonnent de façon terriblement juste. Je suis à nouveau tombée sous le charme de l’écriture de Joseph Boyden, qui nous offre le tableau d’une nature fascinante. Par moment, je m’y suis vraiment cru : en pleine forêt, à chasser l’orignal et à suivre le vol des oies sauvages, ou encore à traverser la Moose River, à l’approche de l’hiver.

Je me suis immergée dans l’immensité sauvage des forêts canadiennes, avec cette fresque familiale amérindienne et ces tensions entre clans, qui dégage beaucoup de force et d’émotions. L’auteur questionne les liens familiaux et l’identité des Indiens d’Amérique de façon toujours aussi juste. Il opère un savant mélange de mystère et de nature writing. Même si je n’ai pas ressenti le même coup de cœur que pour Le Chemin des âmes, je ne suis pas déçue par ce deuxième roman, qui m’a offert de beaux moments de dépaysement.

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« Parfois, quand on est seul dans les bois, au cœur de l’hiver, et que l’aurore boréale apparaît, on l’entend. Un bruit de friture. Comme une radio réglée tout bas, qui gémit et soupire. C’est ce que j’avais l’impression d’entendre, et j’ai tendu l’oreille pour écouter ce que la voix essayait de me dire. »

« En revanche, le bourdonnement, le bourdonnement du monde, je pense qu’il continue après que le corps a cessé de vibrer. Quand meurt le bourdonnement du corps vivant, que ce soit celui du brochet ou de l’esturgeon, celui de la gélinotte huppée, de l’orignal ou de l’homme, le battement du cœur continue, peut-être plus lent, mais qui se mêle aux battements de cœur du jour et de la nuit. De notre monde. Dans ma jeunesse, je croyais que l’aurore boréale, l’électricité qui me parcourait la peau sous ma parka, le léger crépitement que j’entendais, c’était Gitchi Manitou qui recueillait les vibrations des vies passées afin de ravitailler le monde avec le pouvoir de tous ces animaux. »