Isabelle Monnin – Les Gens dans l’enveloppe ****

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Éditeur : JC Lattès – Date de parution : septembre 2015 – 379 pages

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Ce livre est composé de deux parties : le roman, puis l’enquête. L’auteur explique son séduisant projet dès les premières lignes…

« En juin 2012, j’achète sur Internet un lot de 250 photographies provenant toutes d’une même famille. De cette famille, je ne sais rien. Les photos m’arrivent dans une grosse enveloppe blanche quelques jours plus tard. L’enveloppe devient mon trésor. Dans l’enveloppe il y a des gens, à la banalité familière, bouleversante. Je décide de les inventer puis de partir à leur recherche. »

Le roman s’écrit à partir de cette enveloppe de photos. Aucune légende, aucune date, ce sont des photos orphelines. Cette mise en roman comporte trois parties : pour trois femmes, trois générations et trois abandons. Années 80, Laurence, l’enfant abandonnée par sa mère à l’âge de huit ans. Années 70, Michelle, la mère éprise de liberté, ne tenant pas en place. Qui veut vivre vite. Quel qu’en soit le prix. Années 90, Simone, alias mamie Poulet, au seuil de la mort, emporte ses souvenirs avec elle et s’abandonne à la mort.

Dans le roman, les personnages défilent un à un mais palpitent autour de Laurence, l’enfant abandonnée. Elle reste avec son père, le cœur brisé, dans un sentiment de total abandon. Elle passe ses vacances chez mamie Poulet, au camping. Une enfance marquée par l’absence d’une mère. « J’attends que ma vie commence » répète-t-elle.

L’auteur nous livre ensuite le récit de son enquête, sous la forme d’un journal, pour retrouver les personnes-personnages figurant sur les photos. Ces gens dans l’enveloppe qui l’intriguent et qu’elle a inventés. Il en ressort un très bel objet poétique qui se situe à la frontière de la fiction et de la réalité. A mesure que l’auteur rencontre ses Gens dans l’enveloppe, la fiction se fait l’écho du réel, entre étonnement et coïncidences. On la sent attachée à ses personnages, qu’elle protège de guillemets, avant de découvrir qui ils sont en réalité.

Comment la fiction devient recherche de soi. Car c’est aussi sa propre histoire, sa propre famille que la romancière cherche dans le miroir de ces photos.

J’ai beaucoup aimé la démarche de l’auteur, partir à la recherche de ces personnes qui sont devenues personnages grâce à son imagination. Ré-inventer le réel à partir de ces photos, parfois floues, imparfaites, mystérieuses… On découvre de très belles réflexions sur la fiction et les personnages : comment ils naissent, la part de nous-même que l’on y attache en tant qu’auteur. Et sur les souvenirs, la trace laissée par les photos.

C’est un texte très émouvant, qui sonne terriblement juste et qui m’a bouleversée. Isabelle Monnin sait mettre en mots les émotions ; il y a des passages entiers qui font écho en nous et résonnent de façon étonnamment familière, qui nous touchent de façon universelle. Ce livre est un trésor.

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Parallèlement à cette mise en roman des photos, il y a la mise en musique par Alex Beaupain… On retrouve un CD à la fin du bouquin. Je l’écoute tout en rédigeant ce billet… Mais je n’en dirai pas plus, je vous laisse le plaisir, si ce n’est déjà fait, de découvrir cette pépite littéraire et artistique. ❤

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« Le silence, c’est pour être certaine de bien tout entendre, une arme de sioux. Je regarde le ciel, j’écoute les nuages et la terre. Avec mes petits mocassins à perles, je m’aplatis sur le chemin et je stéthoscope le sol à l’affût de son retour. »

« Nos peaux sont des enveloppes qui entourent ce que nous sommes vraiment et qu’on ne verra jamais. »

« Les idées sont comme les enfants dès les toutes premières heures de leur existence : impossible d’envisager la vie sans elles. »

« Les romans sont des abris où retrouver les disparus. Ecrire c’est construire leur refuge… »

« Faut-il tout conserver pour ne rien perdre ? Où la mémoire commence-t-elle ? A la seconde d’après ? A celle d’avant, qui s’avance inexorablement vers le futur ? Y penser (je veux dire y penser vraiment, entrer dans la grotte de la pensée sans outil ni lampe de poche), c’est comprendre qu’il n’y a rien, pas de nord, pas de sud, ni d’ouest, pas de couleur, pas de passé, ni bleu ni froid, rien, sauf le monde, cette obstination émouvante et vaine qu’a le monde à rester le monde quand les gens sont partis. Il y a la beauté des paysages anciens. »

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12ème roman lu pour le challenge de la rentrée littéraire…

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Jean Giono – Un roi sans divertissement **

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Éditeur : Folio – Date de parution : 2011 –  [1972] – 243 pages

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Après avoir commencé Chéri, de Colette, qui figure aussi dans la liste du challenge des 100 livres, je l’ai abandonné au profit d’Un roi sans divertissement, de Giono, ma première lecture de l’auteur.

Tout commence avec un hêtre, majestueux. Le narrateur, dont nous ne connaîtrons jamais tout à fait l’identité, nous fait remonter le temps jusqu’en 1843. Le début du roman est très obscur, on a aucune idée où l’auteur nous emmène.

De mystérieuses disparitions surviennent durant l’hiver 43 : Marie Chazottes, Bergues… Et les deux hivers suivants, rebelote. Un matin, Frédéric II découvre un cadavre et des ossements dans les branchages du hêtre.

« Ce qu’il me faudrait savoir, dit-il, c’est pourquoi on les tue et pourquoi on les emporte ? » J’ai aimé cette atmosphère aux allures de roman policier. Les paysages enneigés et brumeux, ces terres souvent inhospitalières aux nuages bas sont décrits à merveille.

L’écriture est soyeuse et ensorcelante. Elle oscille entre langage parlé imitant à la perfection le patois et lyrisme. Si je suis conquise par la petite musique de l’écriture de Giono, délicieuse, parsemée d’un humour fin, la narration m’a perdue dans la deuxième moitié du roman…

Une lecture qui fut tour à tour plaisante et déconcertante.

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« Tout entièrement recouvert de brouillards : un océan de sirop d’orgeat aux vagues endormies, dans lequel ces jets de lumière blanche devaient faire surgir, comme des îles blêmes serties de noir, l’archipel des sommets de montagnes. La géographie d’un nouveau monde. »

« On avait l’impression que, peut-être un jour, brusquement, au détour de cinq minutes, un éclat de rire, une larme, ou n’importe quoi, finirait par nous expliquer ce qui ne s’était jamais expliqué. On avait toujours les yeux fixés sur l’emplacement où s’était tenu Langlois, et voilà pourquoi, nous autres, souvent, nous allions fumer nos pipes sur ce flanc de coteau qui dominait le labyrinthe de buis du Bongalove. »

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Livre lu dans le cadre du Challenge des 100 livres !

4 / 71

Les 100 livres

Alessandro Baricco – Sans sang ***

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Éditeur : Folio – Date de parution : 2004 – 120 pages

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Manuel Roca vit à la ferme de Mato Rujo avec ses deux enfants. Habités par la vengeance, trois hommes sont en route pour tuer ce père de famille, qui fut leur ennemi durant la guerre. Une guerre qui ne semble pas être finie pour ces trois hommes assoiffés de vengeance. Manuel Roca le sait ; sous le plancher de sa maison, il cache sa petite fille, lui ordonnant de ne plus bouger jusqu’au silence. Il demande à son fils de fuir avec un fusil…

Ce très court roman se lit d’une traite. Il est composé de deux parties, l’une au passé et l’autre où le passé resurgit dans le futur. Je n’en dirai pas plus, pour vous laisser le plaisir de découvrir comme moi ce roman bref, impulsif, mais puissamment poétique. Où les personnages, homme et femme, restent happés par la mémoire du passé et à jamais saisis par la violence d’une guerre.

Je pense poursuivre ma découverte de cet auteur italien, qui me plaît de plus en plus à chaque lecture !

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« Alors elle pensa que, même si la vie est incompréhensible, nous la traversons probablement avec le seul désir de revenir à l’enfer qui nous a engendré, et d’y habiter auprès de qui, un jour, de cet enfer, nous a sauvé. »

Solomonica de Winter – Je m’appelle Blue ***

Wet Eye Glasses

 

Éditeur : Liana Levi – Date de parution : août 2015 – 236 pages

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Blue est une adolescente de treize ans très spéciale. Elle n’aime pas qu’on la touche car l’âme de la personne qui l’a touchée s’infiltre en elle. Elle est capable de tout transpercer du regard. Elle a vu Dieu. Elle a vu Satan. Quand elle avait huit ans, son père Ollie a braqué une banque pour éponger ses dettes. Il y a laissé sa peau… Ces dettes, il les a contractées auprès de James, un malfrat qui voulait s’emparer de son restaurant. A partir de ce moment-là, Blue ne parle plus. Plus un seul mot de franchit ses lèvres. Avant de mourir, son père lui offre un livre, Le Magicien d’Oz. Ce livre ne la quitte plus, il devient pour elle une drogue, un refuge contre le monde extérieur. Ce livre semble la maintenir en vie.

Le roman est construit sous la forme d’une narration à la première personne ; Blue raconte par le début son histoire au docteur. « Mais comme vous êtes mon docteur, je suppose que je suis obligée de vous dire mes secrets. Pourtant je ne les dirai pas tous. Juste assez pour vous faire cogiter. » Récit rétrospectif dans lequel l’adolescente explique par le début comment et pourquoi elle a décidé de tuer James. Depuis que son père est mort, Blue vit avec Daisy, sa mère accro à la coke. Elle appelle ses parents par leur prénom, ce qui est très déstabilisant. Cela crée distance et froideur, envers la mère surtout.

La voix de Blue est furieuse et acérée et le regard qu’elle porte sur le monde est sans concession et débordant d’imagination. Elle n’a qu’une obsession : venger la mort de son père.

C’est un roman âpre et brûlant qui se déroule à la façon d’un thriller. On est dans la tête de Blue, elle nous ouvre les portes de son âme, sans fard. Ses émotions sont à vifs, elle n’accepte pas la mort injuste de son père. Et sa relation au livre tourne vite à l’obsession« Cette histoire me hantait comme un beau rêve déconcertant. Jour et nuit. Et j’aimais cette sensation. » Ses propos sont empreints de haine, de folie, de détresse, mais aussi d’amour. Elle est prise entre le bien et le mal, et ne sait comment agir.

Une histoire palpitante, portée par une écriture maîtrisée et poétique. A la fin, on assiste à un tel coup de théâtre que j’en ai été choquée. Les dernières pages sont glaçantes, elles font littéralement froid dans le dos. C’est une lecture d’une violence inouïe. En fait, je ne m’attendais pas à une telle fin – elle m’a d’ailleurs rappelé l’univers d’Hitchcock. Elle remet en question toutes nos certitudes et elle est très déstabilisante

Ce livre est diabolique et je serais très curieuse de savoir ce que vous en avez pensé si vous l’avez lu !!

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« Mon seul passe-temps, mon seul espoir, c’était la lecture. (…) Vous voyez Docteur ? Je ne suis pas violente. Je ne suis pas meurtrière. Je suis amoureuse d’un livre. C’est tout. Il ne faut pas m’en vouloir. »

« C’était la voix de quelqu’un qui a trop aimé pour ressentir de la tristesse. Quelqu’un que je ne pourrais jamais aspirer à être. »

« On a tous un moment comme ça, où on se rend compte, en regardant sa vie, que rien ne sera plus jamais pareil. Pour moi, ce moment était arrivé. »

« Je savais que l’amour me ferait mourir jeune, me dévorerait et me recracherait, mais ça m’était égal, absolument égal. »

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11ème lecture dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire!

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René Barjavel – La Nuit des temps ***

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Éditeur : Pocket – Date de parution : 1971 – 380 pages

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Je vous présente aujourd’hui ma 3ème lecture pour le challenge des 100 livres! Un peu de science-fiction, et un classique du genre… ça doit bien faire quelques années que La Nuit des temps m’attendait dans la bibliothèque familiale…

Au pôle Sud, terre glacière inhospitalière, les membres d’une expédition française de scientifiques font une découverte incroyable alors qu’ils sondent le relief sous-glaciaire : un émetteur sous la glace lance un signal. Les scientifiques se mettent alors à creuser la glace, ils s’enfoncent dans la glace et même jusque sous terre. Tous les relevés sont formels, ce qui se trouve si profondément enfoui remonterait à plus de 900 000 ans ! Ils ne savent pas qu’ils s’apprêtent à faire la plus fabuleuse découverte, qui va révolutionner leur façon de penser l’histoire humaine.

Autant le dire tout de suite : je ne lis quasiment pas de science-fiction, ce n’est pas un genre qui va m’attirer de prime abord (à tort sans doute… Si vous avez des livres à me recommander, je suis preneuse!). Je n’étais donc pas plus emballée que ça en commençant ma lecture. Dans les premières pages, l’action se met en place, la découverte est en cours… J’avais hâte de savoir ce qu’ils allaient trouver… et je trouvais le temps bien long. J’ai fini par plonger dans cette histoire singulière et hors du tempsvoyageant entre passé et présent au fil des chapitres. Si l’écriture ne m’a pas transie, l’histoire d’amour hors norme m’a touchée et émue. C’est une belle lecture qui m’a agréablement surprise.

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« Il y eu dans le monde entier un instant de stupeur et de silence. Même les vieillards et les enfants se turent. »

« Ils montaient dans la nuit et la paix, vers le ciel étoilé, ils oubliaient la Terre et ses horreurs absurdes. Ils étaient ensemble, ils étaient bien, chaque instant de bonheur était une éternité. (…) Ils n’étaient plus deux êtres qui croient se connaître et se trompent, mais un seul être sans trace d’ombre, solidaire et solide en face du monde. »

« Quand il la quitterait, ce serait pour toujours. Il n’y avait plus de lendemain. Rien ne recommencerait. Il faillit se laisser emporter par le désespoir et se mettre à hurler contre l’absurde, l’atroce, l’insupportable séparation. La pensée de sa mort proche l’apaisa. »

Livre lu dans le cadre du Challenge des 100 livres !

3 / 71

Les 100 livres

Carole Martinez – La Terre qui penche ****

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Éditeur : Gallimard – Date de parution : 2015 – 365 pages

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Nous faisons la connaissance de Blanche, une enfant qui serait morte à l’âge de douze ans, en 1361. Le récit alterne entre la voix de son âme qui a vieillit et vécu tant de choses et la voix de son enfance qui nous raconte la petite fille que Blanche était, au présent de l’époque. Ces deux voix se font écho l’une à l’autre. La vieille âme ne se rappelle même plus les circonstances de sa mort tandis que la voix de l’enfance se rêve déjà femme libre.

Blanche est si petite que sa nourrice l’a surnommée son Oiselot, son Chardon, son Eau vive, sa Minute… « Et moi je suis sa Minute, le seul temps de bonheur qu’elle s’accorde. » Elle a les cheveux couleur de feu. Elle déteste son père, qui passe son temps à la battre avec sa badine, en la mettant en garde contre le diable, agile et filou. Elle passe ses nuits à raconter ses journées ; les mots s’échappent d’elle sans qu’elle puisse rien y faire. Blanche est éprise de liberté, elle veut apprendre à écrire, à broder son prénom en rouge sur sa petite chemise de coton blanc. Plus tard, elle aspire à devenir maîtresse d’elle-même.

Un matin, son père la fait se préparer et la mène à cheval, à travers les villages et les bois, pour la conduire au château des Murmures. Une fois arrivée sur cette terre qui penche et qui semble bruire de mystères, Blanche apprend qu’elle est destinée à épouser Aymon, un enfant simple d’esprit qui joue du pipeau, un innocent aux cheveux d’ange.

Ce roman nous offre une plongée dans un monde pétri de légendes, de contes… On y découvre la Loue, cette rivière tantôt calme, tantôt assassine qui joue les femmes amoureuses… On se perd dans des forêts épaisses et brumeuses, où les loups des sables nous guident.  On y croise la Dame verte et un cheval aux yeux d’azur… Chez Carole Martinez, les hommes sont des ogres et le Diable n’est jamais bien loin.

Le texte est émaillé de chansons, comptines et certains refrains reviennent pour rythmer les mots et les actions des personnages.

L’écriture est un rond de douceur, elle est somptueuse. J’ai du mal à trouver les bons mots pour décrire le ravissement que m’a procuré cette lecture ! Si les toutes premières pages m’ont déroutée, je n’ai plus pu me défaire de l’histoire ensuite. On découvre une écriture sensible, éminemment poétique, enveloppante. Les mots agissent sur nous comme un baume à l’âme.

On (re)découvre le monde à travers ces yeux d’enfant. La réalité devient merveilleuse et fantasmatique. Elle n’est pas une, elle est mouvante et se part des atours du conte, elle lui emprunte sa malice mais aussi sa cruauté. Ce roman est juste sublime, c’est une ode à l’enfance et à l’imagination. Il y a une telle douceur et à la fois une telle fougue dans ce récit, c’est un véritable enchantement.

En bref, vous l’aurez compris, c’est un coup de cœur !

(Un peu triste d’avoir à rendre le livre à la bibliothèque, je l’aurais bien gardé avec moi pour en relire certains passages…!)

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« L’enfant est un dévorant qui avalerait le monde, si le monde était assez petit pour se laisser saisir. »

« La nuit tombe plus vite en forêt qu’ailleurs, le soleil n’est pas couché encore, mais il fatigue, et sa lumière rasante ne parvient déjà plus aussi bien à se frayer un passage entre les feuilles et les troncs. L’humidité gagne, la brume gomme les reliefs, brouille les distances, voile les couleurs. Les êtres du jour s’effaceront bientôt, tandis que surgiront d’autres bêtes, ces créatures plus mystérieuses qui s’emparent du silence des bois dès que le jour n’est plus. C’est ce moment entre chien et loup où tout se tait. »

« Le ciel, trop lourd, ploie, il dégringole et se prend dans les branches. Les nuages piégés peinent à regagner la voûte céleste. Aymon grimpe dans tous les arbres pour tenter de les libérer. Aymon, mon chasseur de brouillard, mon grand souffleur de brumes, essaye de réparer les nuées déchirées. »

« Je suis mûre pour l’amour, je ressens cette joie qu’on éprouve à n’être qu’une part de quelque chose de plus vaste. »

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10ème roman lu pour le challenge de la rentrée littéraire…

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Christian Bobin – Noireclaire ***

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Éditeur : Gallimard – Date de parution : 2015 – 74 pages

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Noireclaire est un court récit se déroulant comme un long poème. L’auteur de ces mots s’adresse à la femme qu’il a aimée, morte il y a vingt ans. Il ne s’agit, là encore, pas d’un roman à proprement parler, puisque le texte nous offre une suite de réflexions, de pensées et de regards sur le monde, où l’écriture se mêle à la nature…

Le narrateur évoque la femme aimée en convoquant ses souvenirs, il nous donne à voir les petits détails d’une vie. Des phrases si belles – comme des haïkus – que je me suis surprise à les relire plusieurs fois pour en ressentir chaque mot.

Après le coup de cœur que j’avais eu pour Tout le monde est occupé, j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver l’écriture très épurée de Christian Bobin.

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« Violente femme douce, j’ai perdu le nom de ton parfum mais je me souviens des drames qui en faisaient l’essence. »

« J’ai vingt ans, je marche dans une rue plus longue que la muraille de Chine. A chaque pas je sens dans mes poumons les cristaux du néant. La nuit ma chambre flotte dans les airs. J’écoute le craquement des livres entassés. »

« Quand le téléphone a sonné, je buvais un café. Je n’ai pas compris ce qu’on me disait. Cela fait vingt ans que le café est brûlant et que j’attends pour le boire. »

« Je cherche ton visage comme on cherche l’interrupteur dans le noir. »

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9ème roman lu pour le challenge…

challenge rl jeunesse

Haruki Murakami – Les Attaques de la boulangerie ***

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Éditeur : Belfond – Date de parution : 2012 – 60 pages

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Cette très belle édition illustrée nous livre deux nouvelles de Haruki Murakami, un de mes auteurs japonais fétiches : L’attaque de la boulangerie, suivie de La seconde attaque de la boulangerie. La première nouvelle a été publiée dans une revue japonaise et la seconde, nous pouvons la retrouver dans le recueil L’Éléphant s’évapore.

Dans chacun des récits, les personnages ont faim. Mais cette faim n’est pas ordinaire. C’est une faim obsédante, entêtante, qui fait ressentir un vide immense en soi. Dans la première nouvelle, un homme et son acolyte poussés par cette faim quasiment surréaliste, décident de braquer une boulangerie. Mais cet insolite braquage ne va pas se passer du tout comme prévu… Dix ans plus tard, dans la seconde nouvelle, l’homme ressent à nouveau cette faim dévorante, avec sa femme Il se met à lui raconter ce qu’il s’est passé ce jour-là.

Ayant lu L’Éléphant s’évapore, je connaissais donc déjà la seconde nouvelle. Mais c’est avec beaucoup de plaisir que j’ai lu ce mince recueil. Les illustrations de Kat Menschik, mêlant l’or au vert, l’ombre à la lumière, sont sublimes. On retrouve le charme de l’écriture de Murakami, cette petite musique si plaisante. L’incongruité et la poésie de ces situations fantasques semblent dénoncer une société de consommation, où la faim symboliserait ce désir de consommation, de nouveauté, incontrôlable. L’écriture est aussi malicieuse, l’humour s’y glisse avec finesse.

Murakami - Les attaques de la boulangerie - Illustration 02

« Cet étrange sentiment de manque – la sensation que le vide existait réellement – ressemblait à la peur paralysante que l’on peut ressentir en se penchant du sommet d’une haute tour. Découvrir des points communs entre la faim et le vertige était pour moi une expérience nouvelle. »

« Je n’avais pas la moindre idée de la raison pour laquelle ma femme avait un pistolet en sa possession, je ne savais pas davantage pourquoi elle avait des cagoules de ski. Ni elle ni moi ne pratiquions ce sport. Mais elle ne me donna pas d’explication et, de mon côté, je ne lui posai pas de questions. Je me fis simplement la réflexion que la vie conjugale était un phénomène bien étrange. »

 

Francisco Goldman – Dire son nom ***

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Éditeur : 10-18 – Date de parution : 2012 – 474 pages

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Pas vraiment un roman, l’auteur nous livre un récit en hommage à la femme qu’il aime et qui est morte. Francisco Goldman écrit en effet ce « roman-mémoire » comme pour sublimer le deuil de sa femme. L’écrivain rend hommage à son épouse Aura, qui s’est noyée, emportée par les vagues sur une plage au Mexique, sa terre natale. Elle avait trente ans.

Sous la forme d’une collecte de souvenirs, en relisant ses journaux intimes et ses écrits, l’auteur nous raconte la femme aimée« Descendre dans le souvenir tel Orphée pour ramener un instant Aura à la vie, tel est le but désespéré de tous ces petits rites et reconstitutions inutiles. »

Un très joli récit, parsemé de références littéraires, de citations d’auteurs. On voyage de Mexico à Brooklyn. La prose de l’auteur est touchante et fluide. Pas à pas, on voit cet homme tenter de faire son deuil, de comprendre ce qui lui arrive.

Ce roman hybride pourrait avoir un petit côté malsain et voyeur à raconter ainsi l’intimité de cet amour, et l’intimité de cet homme en deuil. Mais ce n’est pas le sentiment que j’ai eu à ma lecture. La mise en roman se fait aisément, elle coule de source. Cette confrontation entre réalité et fiction resurgit dans le prolongement de ma lecture du dernier Delphine de Vigan…

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« La découverte qu’il était possible de passer presque toute une journée dans un hamac à lire, écrire, regarder l’océan, rêvasser ou fermer les yeux pour écouter les cris et les rires des enfants du pêcheur, leurs fragments de discours apportés par le vent comme des vers de poésie expérimentale. »

« Pourquoi le Petit Chaperon rouge veut-il aller avec le vieux loup ? Aura pressa son front tiède contre le mien : Voilà pourquoi. La poésie. Elle répéta : LA POÉSIE. Le Petit Chaperon rouge veut être poète lui aussi. »

« Je ne me sentis pas bien après, mais elle était partie, cette sensation de vide absolu et de peur qui m’érodait de l’intérieur avec une précision géométrique, comme une preuve mathématique que la vie, du moins la mienne, n’a pas de sens. »

« Serrez-la fort, si vous l’avez, serrez-la fort, pensai-je, tel est mon conseil à tous les vivants. Respirez-la, mettez le nez dans ses cheveux, respirez profondément. Dites son nom. ce sera toujours son nom. Même la mort ne peut le voler. Le même, vivante ou morte, toujours. Aura Estrada. »

Bilan du mois de janvier

C’est l’heure du bilan… Ce mois-ci j’ai lu 10 romans et un album jeunesse. Ce premier mois de lecture de l’année 2016 a été très riche en belles découvertes et lectures de tous horizons. Il fait surtout la part belle à la littérature jeunesse, moi qui en lit souvent peu :

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Au programme également, il y avait de la littérature suédoise :

 

l'oeil du leopard        kim novak

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Deux romans de la rentrée littéraire :

 

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Deux romans lus dans le cadre de ma participation au challenge des 100 livres…

 

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Une lecture commune avec La Tête en Claire, et la découverte de mon premier coup de cœur de l’année… 😀 – La Physique des catastrophes, de Marisha Pessl ❤

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Et pour finir, ce très joli album jeunesse, lu dans le cadre de ma participation au Prix Nénuphar au collège avec des classes de bouts d’choux de 6ème…

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-> Little Man, de Antoine Guilloppé, un album au graphisme assez incroyable. Très peu de texte, quelques mots parsemés qui se mêlent à des illustrations-découpages. Un très bel objet graphique (mais très fragile à la lecture…) qui met en relief la ville de New York, à la fois sombre et lumineux. C’est l’histoire d’un petit garçon réfugié, Cassius, qui nous raconte son rêve éveillé de liberté dans cette ville immense qu’il découvre comme une mère-patrie.